Collectif des prisonnièr(e)s des Cellules Communistes Combattantes,
hiver 1993-1994
La Flèche et la Cible
PRÉSENTATION
En 1987, nous avions appelé à un échange politique ouvert
avec le mouvement communiste révolutionnaire. Cette initiative visait à briser l’isolement
complet auquel nous étions alors soumis dans les geôles de la bourgeoisie
impérialiste belge. En quelques semaines, de nombreux militants, des collectifs
et des organisations de divers pays ont répondu constructivement à notre appel.
De multiples questions furent présentées, touchant à divers aspects — tant
généraux que particuliers — du domaine révolutionnaire. Nous voulons avant
toute chose exprimer enfin notre reconnaissance à ces camarades pour la
possibilité concrète qu’ils nous offraient là de rompre l’isolement, de
surcroît sur le terrain des interrogations et discussions présentes au sein du
mouvement révolutionnaire.
Il nous faut maintenant expliquer pourquoi cette latitude
n’a pas été exploitée comme prévu, pourquoi nous achevons seulement aujourd’hui
le travail en question. Plusieurs raisons se recoupent. Nous avons été surpris
par l’ampleur de la tâche. Le nombre et la complexité des sujets abordés
dépassaient de loin ce à quoi nous nous attendions. Les conditions d’isolement
total que nous avons connues jusqu’à fin 1988 rendaient le travail
excessivement ardu, d’autant qu’il ne s’agissait pas simplement d’exposer des
réflexions et positions communes toutes prêtes mais bien souvent de produire
des analyses sur des sujets que nous n’avions étudiés jusque là que trop
superficiellement, d’ajuster / actualiser des points de vue en fonction de
l’évolution de leurs objets, de tirer des bilans, d’approfondir des thèses, de
traduire nos progrès, de corriger des erreurs, etc.,
à partir de l’expérience et de ses leçons.
L’année 1988 fut principalement consacrée à la préparation
de la bataille du procès et de la grève de la faim contre le régime
d’isolement. La victoire de cette dernière influença l’orientation de notre
activité au cours des années suivantes. Sortis de l’isolement, nous
privilégiâmes naturellement des contacts directs avec des camarades proches et
des groupes se revendiquant des mêmes conceptions politiques que les nôtres.
D’autre part nous pûmes enfin intervenir dans des débats en cours au niveau
international, répondre à des questionnaires particuliers, etc.
Par exemple, nous sommes intervenus dans le débat sur « Parti et guérilla »
animé par les camarades de la Commune Karl Marx ( prisonniers du PCE(r) et des GRAPO ),
dans une crise qui a traversé des groupes militants aux Pays-Bas, dans le grand
débat en cours en RFA — notamment à partir des nouvelles orientations de
la RAF, nous avons répondu à des questionnaires présentés par des camarades de
Catalogne, du Pérou, de Turquie, d’Allemagne, à des courriers divers, etc. Bref, toutes sortes de boulots qui se
succédaient et nous empêchaient de reprendre sérieusement le grand travail
débuté en 1987. Nous ne l’avons pour autant jamais perdu de vue. Car nombre de
matériaux accumulés dans son cadre ont très naturellement servi lors
d’interventions particulières, de même que ces interventions étaient l’occasion
de réunir des matériaux manquants. D’une façon ou l’autre les thèmes de
réflexion, les sujets d’analyse se recoupaient inévitablement. Cela sera
flagrant à plusieurs reprises : des pans
entiers du travail que nous présentons ici ont déjà servi dans des échanges
avec des camarades français, allemands, etc.
Nous l’indiquerons chaque fois et prions ces camarades d’excuser la répétition.
La petite histoire de ce travail en a aussi façonné l’aspect
final. Bien que nous ayons cherché à en faire un tout le plus ordonné possible,
il reste fort brut. À la base, plus de cent cinquante questions venues de
nombreux horizons, qu’il a fallu trier, synthétiser, agencer. Parmi ces
questions, certaines que les années écoulées ont rendues caduques, d’autres
pour lesquelles nous n’avons pas de réponse ( ou du moins pas de réponse dont la
publication présenterait un intérêt ),
etc. On pourrait croire que la variété initiale
devait couvrir la totalité de « la
question révolutionnaire », mais ce serait pêcher
par spontanéisme. Certes les questions rassemblées traduisaient l’étendue des
préoccupations du mouvement révolutionnaire, la répétition de certaines révélait
leur priorité, etc., mais malgré cela les
cinquante-huit questions que nous avons finalement retenues ne peuvent
prétendre cerner de façon exhaustive le domaine théorique et politique, loin de
là.
« Matériaux pour la Révolution », c’est exactement cela. Des éléments se voulant
contribution à la réflexion générale qui, aujourd’hui plus que jamais, doit
traverser tout le mouvement, toutes les forces révolutionnaires. Nous avons
cherché à apporter cette contribution dans les domaines les plus centraux,
primordiaux, et bien entendu nous avons veillé à lui donner la plus grande
cohérence, la qualité la plus globalisante. Maintenant il faut aller plus loin,
le débat doit s’étendre et se renforcer. Notre contribution se veut aussi
stimulation de ce mouvement.
« La flèche et la cible » ... Mao Tsé-toung écrivait : « Comment
lier l’une à l’autre la théorie marxiste-léniniste et la réalité de la
révolution chinoise ? Il faut, pour employer une
expression courante, "décocher sa flèche en visant la cible". Le Marxisme-léninisme
est à la révolution chinoise ce que la flèche est à la cible. Or, certains
camarades "décochent leur flèche sans viser la cible", ils tirent au
hasard. De tels camarades risquent de faire échouer la révolution. » ( « Pour un style correct dans le travail dans le Parti », 1er février 1942, Œuvres choisies, t. III. ) Nous nous sommes
efforcés, tout au long de nos réponses, d’être fidèles à cette juste pensée du
Président Mao. Cela explique aussi la place accordée aux références concrètes à
la situation belge, aux rappels historiques propres à notre pays, etc.
Pour conclure, il nous reste à
remercier les camarades qui ont permis que les questions nous arrivent à une
époque où les autorités bourgeoises s’acharnaient à empêcher toute relation politique
avec nous, ceux qui ont aidé à rassembler la documentation nécessaire, ceux qui
ont assuré l’édition, les traductions, bref tous ceux grâce à qui ce travail a
été rendu possible.
LE COMBAT NE S’ARRÊTE JAMAIS !
VIVE LA LUTTE ARMÉE POUR LE COMMUNISME !
QUE MILLE CELLULES NAISSENT !
Collectif des prisonnièr(e)s des Cellules Communistes Combattantes
Mai 1993
SOMMAIRE
Première partie
1.
Quelle est la base idéologique des Cellules Communistes Combattantes ?
2.
La plupart des documents de votre organisation traitent d’analyses
historiques, de questions stratégiques, etc., mais évoquent très rarement et très vaguement un projet concret de société auquel
les travailleurs pourraient se rallier. Pouvez-vous combler cette lacune en
présentant la construction du socialisme telle que vous la concevez précisément ?
3.
Comment caractérisez-vous la crise actuelle ? Quels en sont selon vous les débouchés ?
4.
Ne croyez-vous pas que le système capitaliste puisse encore apporter
quelque chose de positif aux travailleurs des centres ? Et du tiers-monde ? Par exemple en termes de développement industriel pour les pays
dominés ou d’élévation du niveau de vie de leurs populations et, ici, en termes
d’un bien-être supérieur grâce aux nouvelles techniques ?
5.
Nous voudrions connaître de façon plus précise votre critique de la
thèse du « passage naturel » au socialisme ( à savoir : la dynamique propre du capitalisme créerait les
conditions de son dépassement et ce dépassement se fera en temps voulu soit au
travers d’une révolte violente spontanée, soit comme aboutissement du processus
réformiste ).
6.
Quelles sont à votre avis les caractéristiques de la lutte idéologique
dans les pays d’Europe de l’Ouest ? Quelle importance accorder aujourd’hui à la lutte
contre le révisionnisme ?
7.
N’y a-t-il pas une confusion possible dans l’emploi du terme de « démocratie »
lorsque vous dénoncez la démocratie bourgeoise — par exemple par rapport au
concept de démocratie énoncé par Mao Tsé-toung ou au
concept de lutte pour la « nouvelle démocratie » existant dans les pays dominés ?
8.
Quelle importance accordez-vous à la pensée de Mao Tsé-toung dans le combat révolutionnaire en Europe occidentale aujourd’hui ? Que pensez-vous de la conception du maoïsme comme « troisième étape », « supérieure », du marxisme ?
9.
Comment définissez-vous la responsabilité et les tâches concrètes des
militants et organisations révolutionnaires dans les centres impérialistes au
niveau de l’Internationalisme Prolétarien ? Quel sens exact attribuez-vous au mot d’ordre que
vous avancez à ce propos : « Faire la révolution dans son propre pays, contribuer à ce qu’elle
triomphe partout » ? Établit-il un rapport avec la thèse du « socialisme
dans un seul pays » ?
Deuxième partie
10.
La question principale du marxisme
est toujours celle de son application aux caractères et spécificités de chaque
situation. Avez-vous fait une analyse systématique et historique du mouvement
de classe dans votre pays ?
11.
Quelle est votre analyse de
l’histoire du mouvement communiste en Belgique ? Au cas où vous estimeriez que le PCB ait été révolutionnaire à une
époque, nous aimerions savoir quand et pourquoi selon vous il a cessé de
l’être.
12.
Quelle est votre analyse de la
scission survenue en 1963 dans le PCB et qui a donné naissance au PCB - Voix du Peuple,
ainsi qu’ensuite au PCMLB, au PCB (ML)
et aux divers groupes qui se réclamaient de la pensée Mao Tsé-toung ?
13.
Quels sont les précédents les plus
immédiats de la lutte armée révolutionnaire en Belgique ?
14.
Quelle était votre analyse du
contexte politique et social de l’Europe en général, et de la Belgique en
particulier, au moment de la naissance des Cellules Communistes Combattantes ? Ce contexte apportait-il réellement les conditions
objectives pour le développement de la lutte armée révolutionnaire ?
15.
Pouvez-vous développer plus amplement
la distinction entre contradiction à caractère réformiste et contradiction à
caractère révolutionnaire, distinction à laquelle vous semblez tenir ?
16.
Pouvez-vous développer plus
amplement le concept de centralité ouvrière que vous défendez si fréquemment ? Ce concept n’est-il pas périmé aujourd’hui vu la
réduction permanente de la classe ouvrière depuis un demi-siècle ?
17.
L’effritement de la classe ouvrière,
l’isolement d’unités de production de plus en plus spécialisées et la
parcellisation des luttes, n’est-ce pas là toute une série de facteurs concrets
allant à l’encontre d’un projet unificateur de lutte ?
18.
Comment expliquez-vous la faiblesse
de la conscience de classe, l’abandon de la pensée marxiste dans le mouvement
ouvrier, l’essoufflement des luttes sociales et l’indigence des luttes
politiques dans le pays ?
19.
Quelle est votre position par
rapport à la lutte syndicale en général, et par rapport au syndicalisme en
Belgique en particulier ? Quelle doit être, selon vous,
l’approche politique et militante dans ce domaine ?
20.
Ces dernières années en France, on a
vu surgir des mouvements de grève vastes et décidés, indépendants des
structures syndicales traditionnelles ( cf. la grève de 1988 à la SNCF ) ; en Italie, les comités de base ont souvent débordé le syndicalisme officiel ; en RFA sont apparus des « syndicalistes oppositionnels » ; etc. Le même phénomène se développe-t-il en Belgique ?
21.
Les chômeurs représentent
actuellement plus de dix pourcent de la population active du pays. Compte tenu
de leurs conditions d’existence, ne pensez-vous pas qu’ils constituent une
fraction sociale vers laquelle l’agitation et la propagande révolutionnaires
doivent s’orienter prioritairement ?
22.
Quelles sont les luttes sociales ou
politiques qui se développent actuellement en Belgique ? Qu’en est-il du mouvement militant contre la
guerre, le militarisme, le nucléaire ?
Quelles sont les luttes que vous jugez centrales ?
23.
Comment analysez-vous la montée de
l’extrême droite (particulièrement en France) ? Pensez-vous que ce courant représente un danger véritable ? Diffère-t-il des mouvements fascistes historiques
que le siècle a déjà connus ? Quelle
place accorder à la lutte anti-fasciste dans la stratégie révolutionnaire ?
24.
Quelle est votre position par
rapport aux thèses dites écologistes qui renvoient dos à dos capitalisme et
socialisme, les condamnant tous deux dans le cadre d’un procès contre le « productivisme » ? Et que pensez-vous plus
particulièrement du mouvement anti-nucléaire tel qu’il existe en Belgique et en
RFA ?
25.
Quelle est votre analyse concernant
la lutte contre le patriarcat ? Quel
rôle attribuez-vous à la lutte des femmes et, selon vous, quel doit être son
rapport à la lutte politique de classe ?
26.
Que pensez-vous des thèses qui font
d’un soi-disant « prolétariat extralégal » un sujet révolutionnaire de première
importance dans les métropoles impérialistes ?
Troisième partie
27.
Quelle doit être la stratégie
révolutionnaire aujourd’hui en Europe ?
Quelles sont les tâches immédiates des militants communistes ? Quelles méthodes de lutte faut-il développer
prioritairement ?
28.
Vous considérez donc la lutte armée
comme la méthode de lutte et d’organisation pour le processus révolutionnaire
dans une démocratie parlementaire comme la Belgique ?
29.
Quelle est votre conception de la Guerre
Populaire ( ou Révolutionnaire ) Prolongée ? En quoi cette conception s’apparente et se
différencie-t-elle de la Guerre Populaire Prolongée telle qu’elle a été conçue
et développée dans de nombreux pays dominés suite à la victoire du Parti
Communiste Chinois en 1949 ?
30.
Comment voyez-vous pratiquement le
processus de construction de l’avant-garde révolutionnaire à partir de la
situation actuelle du mouvement de classe en Belgique ?
31.
L’action des Cellules Communistes
Combattantes surprit le mouvement révolutionnaire européen et lui sembla
inespérée parce que sortant toute achevée du néant. Le silence de
l’organisation depuis vos arrestations apparaît comme tout aussi inhabituel.
Qu’en est-il exactement des Cellules Communistes Combattantes ?
32.
Pourquoi ne répondez-vous pas aux
nombreuses calomnies, aux amalgames diffamatoires répandus sans discontinuité dans la presse ? Votre mutisme face à ces
manipulations est incompréhensible pour certains camarades, voire troublant
pour d’autres. Ainsi, par exemple, pouvez-vous dire ce qu’il en est de
l’affaire de l’attaque de la caserne à Vielsalm en
1984, dont une partie du produit aurait été retrouvée dans des bases des
Cellules, alors que selon divers journalistes ou politiciens bourgeois cette
attaque aurait été menée par des commandos US ?
33.
Que pensez-vous de la thèse
affirmant que la construction d’un authentique Parti Communiste est un
préalable incontournable à l’ouverture de la moindre pratique armée ?
34.
Que pensez-vous de l’analyse selon
laquelle la lutte armée est prématurée dans la mesure où l’heure serait à un
patient travail d’organisation et de politisation des éléments avancés de la
classe ouvrière et non au ralliement des masses à la révolution ?
35.
Quelle est votre conception des
rapports qui doivent exister entre la lutte armée et le Parti ? En quoi votre conception diffère-t-elle de celle du
Parti Communiste d’Espagne ( reconstitué ), que vous avez eu l’occasion d’interpeller à ce
sujet ?
36.
Quel bilan critique tirez-vous
aujourd’hui de la lutte de votre organisation en 1984/1985 ? Avez-vous noté une avancée, des progrès concrets
dans la conscience des masses en Belgique quant à la nécessité de la lutte
armée révolutionnaire ? Peut-on dire qu’une base sociale
significative a approuvé — ou du moins compris — cette lutte ?
37.
Pouvez-vous expliquer l’interruption
persistante de l’action armée des Cellules Communistes Combattantes depuis vos
arrestations ? N’est-ce pas l’indice d’un certain
échec ?
38.
Peut-on expliquer fondamentalement
les revers subis par des luttes comme celles des Brigades Rouges, des GRAPO ( et à un autre
niveau, de la RAF et d’AD ), par un manque d’appui social ? Le mouvement révolutionnaire ne doit-il pas
reconsidérer sa stratégie et sa tactique en fonction de cela ?
39.
Quelle est votre conception des
rapports devant exister entre la lutte armée développée par l’avant-garde
révolutionnaire et les luttes économiques et sociales du prolétariat ? Celle-là doit-elle s’engager directement aux côtés
de celles-ci ? Dans l’affirmative, quels sont
selon vous les modalités et problèmes propres à un tel engagement ?
40.
Les Cellules Communistes
Combattantes n’ont jamais dirigé leurs actions armées contre des personnes ; cela résultait-il d’un choix tactique, politique,
voire idéologique ? Que pensez-vous de ce type
d’actions ( Buback, Moro, Besse ) ?
Quatrième partie
41.
Quels sont, selon vous, les enjeux
de la construction de l’Europe économique au niveau du capitalisme mondial ?
42.
Quelle est votre position par
rapport aux luttes de libération nationale qui se déroulent dans l’état
espagnol et ailleurs en Europe ( Pays
Basque, Catalogne, Galice, Corse, Irlande du Nord, etc. ) ? La
problématique communautaire opposant Wallons et Flamands en Belgique
relève-t-elle du même domaine ? Dans
quelle mesure ?
43.
Pensez-vous que la lutte contre la
guerre impérialiste soit toujours à l’ordre du jour, compte tenu des accords de
désarmement atomique et autres passés entre les USA et l’ex-URSS ? La tendance à la guerre est-elle toujours
d’actualité ? Dans ce cas, l’amélioration du
climat Est / Ouest
pourrait-il entraîner un déplacement des zones d’affrontement vers la
périphérie ?
44.
Depuis la fin de la seconde guerre
mondiale, de nombreuses luttes révolutionnaires dans le monde ont suscité
l’enthousiasme et catalysé l’énergie du mouvement révolutionnaire européen ( Chine, Albanie,
Cuba, Algérie, Vietnam et tant d’autres ).
Aujourd’hui beaucoup sont revenus de leurs illusions et ne savent plus où
tourner leur regard. Quelles sont les nouvelles luttes qui peuvent être
exemplaires au niveau international ?
45.
Comment comprendre l’évolution de
l’URSS et des pays d’Europe de l’Est ces dernières
années ? Pouvait-on qualifier le système
social de l’URSS de capitaliste ? L’URSS
de Gorbatchev représentait-elle encore pour vous, à l’un ou l’autre niveau, une
référence socialiste ? Quelle est votre opinion
concernant Staline ?
46.
Que pensez-vous de la Chine de Deng
Xiaoping ? Quelle est votre analyse de la
Révolution Culturelle ? Peut-on qualifier la formation
sociale de la Chine de capitaliste ?
Ou bien, selon vous, reste-t-elle une référence socialiste ?
47.
Quelle est votre position au sujet
des luttes de libération nationale dans les pays dominés ? Certaines de vos réflexions laisseraient entendre
que vous refusez à tout mouvement, même de masse, la légitimité de représenter
les intérêts d’un peuple opprimé, s’il n’est pas guidé par le Marxisme-Léninisme. Confirmez-vous cela ?
48.
Comment analysez-vous la lutte du
peuple palestinien ces dernières années ?
Dans un communiqué, les Cellules Communistes Combattantes ont approuvé l’attaque
menée contre les agents de sécurité de la synagogue de la rue de la Régence à Bruxelles ; pouvez-vous exposer votre position à l’égard de ce genre d’action ?
49.
Quelle, est votre analyse de la
situation en Palestine, au Moyen-Orient, et de la position des États européens
par rapport à cette situation ? Quelle
conclusion peut-on en tirer pour l’orientation stratégique du combat
internationaliste ici ?
50.
Différentes estimations du phénomène
des mouvements islamistes ont cours parmi les révolutionnaires européens.
Certains condamnent ces mouvements comme anti-socialistes et obscurantistes,
d’autres les considèrent comme des forces objectivement anti-impérialistes dans
la mesure où elles affaibliraient l’hégémonie US Quelle est votre
position à ce propos ?
51.
Comment expliquer que depuis
quarante-cinq ans la gauche traditionnelle en Europe soit la complice — tout au moins passive — des agressions perpétrées par l’État sioniste contre les peuples du Moyen-Orient ?
52.
Quelle est votre position à l’égard
la guerre populaire que mène depuis 13 ans le Parti Communiste du Pérou ? Quelle opinion avez-vous du Président Gonzalo et de
la direction qu’il imprime au PCP ?
Cinquième partie
54.
La période de reflux que traverse
actuellement le mouvement révolutionnaire en Europe n’impose-t-elle pas de
reléguer au second plan les désaccords et de tendre résolument à l’unification
des avant-gardes combattantes ?
55.
Il y a apparemment un manque de
cohérence dans l’expression et le positionnement des Cellules Communistes
Combattantes vis-à-vis du mouvement révolutionnaire allemand et d’AD : références élogieuses à la RAF
dans des communiqués, refus de s’inscrire dans le « Front commun »
RAF/AD proclamé en janvier 1985, mise en exergue d’une action des RZ, etc. Faut-il y voir une évolution de la position de votre
organisation ? Dans ce cas pouvez-vous en
présenter le sens et les raisons ?
56.
Pouvez-vous développer ce qui selon
vous sépare votre ligne de celle de la RAF et AD ? Au vu de ces désaccords, considérez-vous ces dernières comme des
ennemies politiques, voire comme des groupes contre-révolutionnaires ? Ou bien conservez-vous avec elles une relation de « fraternité critique » ?
57.
Qu’en est-il de l’affaire du « FRAP » et du
contentieux qui aurait surgi entre les Cellules Communistes Combattantes et
Action Directe à ce propos ?
58.
Que pensez-vous du débat sur une
éventuelle amnistie « de gauche » qui a divisé le mouvement révolutionnaire italien ? Quelles sont les fractions de ce mouvement dont
vous vous sentez le plus proche ?
Cartes et notes explicatives
( à l’usage des camarades étrangers )
La Flèche et la Cible
Première partie
1.
Quelle est la base idéologique des Cellules
Communistes Combattantes ?
Le Marxisme-Léninisme.
C’est-à-dire avant tout le matérialisme dialectique comme conception
philosophique ; le matérialisme historique comme
application du matérialisme dialectique à la connaissance de la société humaine
et de son évolution ; l’économie politique marxiste
comme compréhension des lois de l’action et du développement des forces
productives ; et enfin le socialisme
scientifique comme patrimoine d’enseignements, perspective et guide pour
l’action révolutionnaire du prolétariat.
Dans le cadre du travail qui s’ouvre ici, il est
naturellement impossible d’exposer toute la variété et la complexité des thèses
propres à ces quatre grandes parties du Marxisme-Léninisme.
Nous nous en tiendrons à une présentation des traits
essentiels.
Notre base philosophique est donc le matérialisme dialectique. Nous pensons que notre univers ( le monde et les
phénomènes qui le traversent ) est
matière et mouvement ( déplacement / évolution / transformation ) de la matière selon ses propres lois. D’ailleurs la
science et la réalité historique et sociale confirment cela de plus en plus
clairement.
Nous rejetons par conséquent tout idéalisme philosophique : nous affirmons que la conscience est le produit
d’une haute organisation de la matière, le cerveau, donc que la conscience est
le reflet du monde objectif dans le cerveau humain. Toujours en opposition avec
l’idéalisme philosophique ( ou
sa variante honteuse :
l’agnosticisme ), nous pensons que la cognoscibilité
du monde est infinie, que la science et la pratique sont virtuellement capables
de tout découvrir, jusqu’aux choses aujourd’hui encore inconnues. La vérité
absolue — définitive — est donc théoriquement accessible, mais ne l’est
pratiquement qu’à travers les progrès de la vérité relative ( incomplète, correspondant à un
niveau du mouvement de la connaissance )
qui tend à correspondre toujours plus exactement à la réalité objective du
monde, monde qui existe donc indépendamment de la conscience que l’on peut
avoir de lui.
Le matérialisme dialectique dépasse l’ancien matérialisme
mécaniste des grands penseurs des XVIIe et
XVIIIe siècles ( Diderot, d’Holbach, d’Alembert, etc. ) qui tendaient à réduire le monde à
son seul mouvement mécanique, lui prêtant même à l’extrême le caractère d’un
éternel mouvement cyclique — au sein duquel, loin de s’unir et d’interagir
dialectiquement, les contraires s’excluaient de manière métaphysique. Néanmoins,
le matérialisme dialectique est l’héritier du matérialisme mécaniste, tout
comme d’ailleurs du matérialisme antique ( Démocrite, Epicure, etc. ) souvent plein de génie mais
handicapé par l’étroitesse de la base scientifique de l’époque. Le matérialisme
marxiste est dialectique parce qu’il considère le monde comme un tout en
mouvement et changement perpétuels, dans lequel le développement de l’inférieur
au supérieur se fait par l’action des contradictions opposant et unissant ses
parties constitutives, dans lequel l’accumulation de petites transformations
progressives ( phénomène
quantitatif ) provoque à terme des progrès
soudains, des bonds qualitatifs.
Le matérialisme historique est l’application du
matérialisme dialectique à l’étude de la société et de l’Histoire,
il constitue la méthode marxiste de connaissance des lois générales qui
déterminent l’apparition, le développement et la disparition des régimes
sociaux. C’est donc le cadre général de toutes les sciences sociales, parmi
lesquelles l’économie politique occupe une place primordiale. En effet, le
matérialisme historique révèle que le déterminant principal d’une société est
l’organisation du travail humain destiné à la production des choses nécessaires
à la vie. Ce qui détermine fondamentalement une société et son évolution sont
les moyens de production et ceux qui les animent ( les forces productives ), les rapports qui unissent et opposent les hommes
dans la production sociale ( les
rapports de production, comme la propriété des moyens de production, la
division du travail, la répartition des produits, etc. ), bref le mode de production, la combinaison des
forces productives et des rapports de production, la lutte des classes. Le mode
de production constitue donc l’infrastructure du régime social : sur sa base se façonnent la conscience sociale ( politique,
morale, religion, art, etc. ) et les institutions sociales ( État, partis politiques, églises, etc. ) qui forment ensemble la superstructure.
Coulé dans le moule du matérialisme dialectique, le
matérialisme historique conçoit l’étude des systèmes sociaux dans leur
évolution. L’origine de cette évolution réside dans la production qui est en
continuel développement. Chaque fois qu’est atteint un stade de développement
où les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de
production s’impose une transformation de ces derniers, et cette transformation
exige à son tour un changement dans la superstructure, dans le régime social.
Crises et révolutions sociales sont l’expression de ces contradictions se
résolvant à travers des bonds dialectiques.
Cinq grands modes de production se sont globalement succédés
jusqu’à nos jours. Aux premiers temps d’existence des hommes, on trouve le
communisme primitif qui se caractérisait par un extrême dénuement et la
propriété commune des sources de richesse. Le mode de production esclavagiste
lui a succédé en raison de l’augmentation des forces productives et de la
richesse sociale ( agriculture,
élevage ), il a ouvert le règne de la
propriété privée et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Apparut ensuite
le mode de production féodal, où la propriété privée des moyens de production ( essentiellement
la terre ) restait totale mais se réduisait
sur le producteur ( l’esclave devient serf ). Signalons aussi l’existence, en Inde
particulièrement, d’un mode de production asiatique caractérisé par la
simultanéité de rapports sociaux égalitaires à l’échelle villageoise et d’une
exploitation de ces communautés rurales par des monarchies. L’incessant développement
des forces productives imposa finalement le mode de production capitaliste, les
rapports de production féodaux étant devenus trop étriqués pour une économie
marchande et industrielle. Et c’est le même développement qui maintenant sonne
le glas du mode de production capitaliste :
il est devenu caduc à son tour, comme le démontre théoriquement l’économie
politique marxiste et pratiquement la crise générale qui frappe le système.
L’économie politique marxiste a pour fondement la loi de la
valeur selon laquelle la valeur d’une marchandise tient dans le temps de
travail socialement nécessaire à sa production ( ce qui n’empêche pas qu’une
marchandise puisse être vendue au-dessus ou en dessous de sa valeur mais
signifie alors que si une des parties gagne dans l’échange des marchandises,
l’autre y perd, et que tous ces mouvements se compensent de telle sorte qu’en
moyenne les marchandises sont vendues à leur valeur ). Aucune valeur nouvelle n’étant créée dans
l’échange ( les
ventes et les achats ) des marchandises, l’origine de la
plus-value extraite de leur capital par les propriétaires des moyens de
production se situe dans le processus de production même.
Le capitaliste achète des moyens de production tels des
machines, des matières premières, de l’énergie, etc. ( capital constant ) et la force de travail des prolétaires ( capital variable ).
Conformément à la loi de la valeur, le capitaliste achète ces moyens à leur
véritable valeur, c’est-à-dire selon le temps de travail nécessaire à leur
production. Cela se conçoit facilement pour les éléments du capital constant.
Pour la force de travail des prolétaires, cela doit se comprendre comme le
temps de travail nécessaire à la production des marchandises telles que
nourriture, logement, habillement, etc., qui permettent à cette force de travail de se reconstituer et de
se reproduire par l’entretien de la famille du prolétaire. La particularité de
la marchandise « force de travail » est qu’elle est source de nouvelle valeur. Le
capitaliste achète la force de travail du prolétaire pour un temps déterminé
et, durant ce temps, le prolétaire ajoute par son travail de la valeur aux
marchandises qu’il contribue à produire non seulement à la hauteur de ce qui
lui est versé comme salaire ( le
salaire n’étant jamais que le prix de la marchandise « force de travail » ) mais bien au-delà. Ce « surtravail »
— contre lequel le prolétaire ne reçoit aucun équivalent — compose la plus-value
et donc le profit capitaliste.
La concurrence entre capitalistes pousse chacun d’eux à
remplacer tant que faire se peut le travail humain par la machine. De cette
façon, chaque capitaliste renforce sa compétitivité par rapport aux autres.
Mais au niveau de la formation sociale prise dans son ensemble, cela a aussi
pour conséquence de faire baisser globalement la proportion du capital variable
par rapport au capital constant. Comme la plus-value s’extorque seulement sur
le capital variable ( les machines, matières premières, etc., ne faisant que transmettre leur valeur dans les
marchandises qu’elles contribuent à produire, soit en une fois pour un capital
circulant comme une matière première consommée toute entière, soit
progressivement pour un capital fixe comme une machine qui s’use peu à peu ), le taux de profit ( à savoir le rapport entre la plus-value extorquée et le capital
globalement engagé ) a tendance à baisser. La « chute tendancielle du taux de profit » contraint les capitalistes à un rattrapage, soit
par une exploitation accrue du prolétariat ( une augmentation du taux de
plus-value, c’est-à-dire du rapport entre la plus-value extorquée et le capital
variable engagé ), soit par une augmentation de la
production passant généralement par de nouveaux progrès du machinisme.
La concurrence entre capitalistes ainsi que la circulation
des capitaux entre les secteurs permettent indirectement la traduction de la
loi de la valeur dans l’échange des marchandises. Il s’établit de cette façon
un taux de profit moyen qui détermine le « prix
de production » des marchandises ( soit le capital
dépensé pour leur production augmenté du profit moyen ). Ainsi également, quand pour une raison ou l’autre
la demande d’une marchandise donnée est telle qu’elle se vend bien plus cher
que son « prix de production », la recherche du profit maximal pousse des
capitalistes à investir dans sa production et cela ramène progressivement son « prix de marché »
à la hauteur de son « prix de production » en rétablissant l’équilibre de l’offre et de la
demande. De même, l’opération inverse a naturellement cours : la désaffection pour une marchandise fait tomber
son « prix de marché » en dessous de son « prix de production » et pousse les capitalistes à en
abandonner la production. D’autre part la concurrence engendre son contraire : en imposant un développement et un élargissement permanents
de la production, elle provoque la concentration croissante des capitaux ( apparition du
grand capital ) et des entreprises. C’est la
tendance à la monopolisation. Elle entraîne aussi la prolétarisation des
classes moyennes incapables de rester en lice ( incapables de réunir les capitaux
nécessaires à une position compétitive ),
et cela jusque dans les secteurs économiques qui leur étaient autrefois
réservés ( commerces, services, etc. ).
À la contradiction opposant prolétaires et capitalistes autour
de la plus-value et du surtravail ( que
les premiers tentent de baisser — directement ou indirectement par une
augmentation du salaire ), s’en ajoutent d’autres
essentielles dans le mode de production capitaliste. Principalement, la
contradiction entre le caractère social de la production ( la production est assurée
collectivement par les masses populaires )
et le caractère privé de la propriété des moyens de production ( capital, usines, terre, etc. ) et donc de l’appropriation de la plus-value. Tandis
que la production ne cesse de s’étendre, la demande solvable des masses
populaires reste limitée en raison de la mainmise bourgeoise ( la bourgeoisie recouvrant ceux qui
vivent non de leur travail mais de leur capital ) sur la plus-value créée par le prolétariat, et de cette contradiction
insoluble dans le cadre du mode de production capitaliste naissent cycliquement
des crises de surproduction.
Le socialisme scientifique se fonde dans la
compréhension du fait que les contradictions du mode de production capitaliste
sont inexorablement appelées à s’accentuer, le rendent obsolète et conduisent à
son dépassement dialectique dans un nouveau mode de production. Le nouveau mode
de production devra résoudre la contradiction entre production sociale et
propriété privée des moyens de production, entre production sociale et
appropriation privée, ce qui sera seulement accessible en rendant la propriété
des moyens de production et l’appropriation également sociales.
Le socialisme scientifique se distingue du socialisme utopique
( de Thomas
More à Fourier en passant par Rousseau )
en ce qu’il ne se fonde pas seulement sur une exigence morale de justice et une
aspiration à une vie meilleure. En effet, le socialisme scientifique repose en
priorité sur l’analyse scientifique ( matérialiste )
du monde actuel, des tendances qui le traversent, des forces qui l’animent. Il
ne s’agit plus d’élaborer un système idéal et ensuite de chercher à y plier la
réalité de la société, il s’agit de s’inscrire dans le mouvement même de
l’évolution sociale et de travailler consciemment à sa réalisation.
Notre époque correspond au stade suprême du capitalisme,
l’impérialisme. Ce stade est notamment caractérisé par une extrême
concentration des capitaux ( allant
jusqu’au monopole ), la fusion du capital industriel
et bancaire dans le capital financier, le partage du monde entre grandes
puissances impérialistes ( la colonisation et néo-colonisation
ayant permis d’imposer le mode de production capitaliste au monde entier ), etc. Un stade qui
se caractérise aussi par le fait que les contradictions inhérentes au mode de
production capitaliste ( celles-là
mêmes que révèle entre autres choses l’économie politique marxiste ) sont exacerbées au point de frapper ce mode de
production d’un dysfonctionnement quasi permanent, d’en faire un frein au
développement des forces productives alors qu’il en avait été un formidable
moteur.
Le passage d’un type de rapports de production à un autre ( dans ce cas : des rapports capitalistes aux rapports socialistes ) signifie le passage d’un mode de production à un
autre, d’un régime social à un autre. Non seulement l’infrastructure mais aussi
toute la superstructure sociales doivent être modifiées, tant celle-ci est liée
à celle-là. Ainsi s’imposent les révolutions.
Comme ce fut la réalité des choses lors du passage du mode
de production féodal au mode de production capitaliste, le passage du mode de
production capitaliste au mode de production socialiste exige une révolution
bouleversant tout l’ordre social, transformant radicalement la pensée, la
morale, les institutions, etc. Et de la même
manière que la révolution anti-féodale a été animée par la classe qui aspirait
le plus puissamment et consciemment à l’ordre social à venir — la bourgeoisie
et le capitalisme — la révolution anti-capitaliste aura pour sujet la classe de
ceux qui ont le plus grand intérêt à l’avènement d’une société de producteurs
pour les producteurs — le prolétariat et le socialisme. Le prolétariat, qui
connaît avant tout la collectivisation des peines et du travail, est la classe
désignée pour réaliser la collectivisation des fruits du travail social. Il lui
appartient à ce propos de synthétiser l’ensemble de ses revendications
particulières ( celles
de telle ou telle de ses parties ) en une
aspiration générale, unique, une volonté de classe à marcher vers le
socialisme, tout comme il lui appartient de se doter de l’appareil
politico-militaire nécessaire au succès de sa mission historique.
Cet appareil politico-militaire ( le Parti Communiste et ses forces
armées ) s’impose pour une double raison.
Pour rassembler et orienter de la façon la plus juste l’ensemble des forces
révolutionnaires et pour accéder finalement à un rapport de force victorieux
dans la lutte des classes. Parce que de la même manière que jadis la noblesse
s’est accrochée bec et ongles à ses privilèges de l’ancien régime contre la
bourgeoisie alors révolutionnaire, aujourd’hui la bourgeoisie devenue
historiquement réactionnaire n’entend pas se laisser déposséder de ses
privilèges par le prolétariat. Elle dispose d’un État qui la sert, de
nombreuses forces armées et répressives, elle exerce une contre-révolution
préventive dans tous les domaines — à commencer par l’idéologie, la
connaissance, l’information, etc. —, et le
prolétariat ne peut espérer inverser pareil rapport de force défavorable sans
développer une longue et dure lutte dans laquelle il accumulera expérience et
puissance, une lutte intransigeante pour établir sa dictature : les pleins pouvoirs de la classe ouvrière.
La dictature du prolétariat ( c’est-à-dire la dictature de la majorité au profit de la majorité ) permettra à cette classe de réaliser son programme,
d’accomplir ses tâches : expropriation de la bourgeoisie et
donc élimination en tant que classe ( un
bourgeois dépossédé pourra bien sûr se réinsérer à titre individuel dans la
société, en tant que travailleur contribuant à la production ), destruction de l’État
bourgeois et édification des institutions de la démocratie populaire,
socialisation des moyens de production et orientation rationnelle ( planification )
de l’activité économique pour garantir la satisfaction des besoins de tous et
toutes, etc.
La maturation du mode de production socialiste et de ses
superstructures conduira l’humanité à un système social encore supérieur mais
aujourd’hui inaccessible : le Communisme, société sans classe
et sans État.
Voilà brièvement récapitulées, quelques-unes des thèses
principales du Marxisme-Léninisme. Il en existe
encore bien d’autres et toutes mériteraient d’être développées. Mais, nous
l’avons dit, notre but ici était seulement de donner un aperçu général de la
base idéologique de notre organisation, de notre vision du monde et de notre
conception historique.
2.
La plupart des documents de votre organisation
traitent d’analyses historiques, de questions stratégiques, etc.,
mais évoquent très rarement et très vaguement un projet concret de société
auquel les travailleurs pourraient se rallier. Pouvez-vous combler cette lacune
en présentant la construction du socialisme telle que vous la concevez
précisément ?
Quand nous nous référons au socialisme ou, en finalité, au
Communisme, notre objet n’a rien à voir avec un eldorado aussi idyllique
qu’indéfini mais satisfaisant quelque révolte existentielle ou éthique face à
la barbarie oppressive et destructrice de l’impérialisme. Nous nous référons précisément à un projet très réaliste
d’organisation économique et sociale libératrice rendue accessible et
inévitable par la maturité contradictoire des forces productives. Le socialisme
est le produit dialectique historique du capitalisme, il est l’étape d’abandon
de la logique marchande et de destruction irréversible de la société de classe.
Le Communisme est l’aboutissement naturel du socialisme : la société sans classe et sans État, libérée par
l’abondance des contingences originelles de la production matérielle et offrant
à l’humanité toute entière le cadre nécessaire à l’épanouissement de tous les
traits de son génie : des relations sociales
fraternelles, la maîtrise consciente du présent et de l’avenir, la
connaissance, le progrès scientifique, la création artistique, etc.
Seuls les idéalistes pensent que l’« esprit de la lutte »
pourrait suffire à animer la lutte. L’engagement et la lutte révolutionnaires
sont certes créateurs de richesses morales personnelles et collectives, ils
constituent un acte et un espace de libération, d’équilibre, de dignité et de
bonheur dans la mesure où anticipant concrètement leur objectif, ils en
matérialisent les prémices. Mais ni l’exposé de l’esprit ou des satisfactions
de la lutte, ni d’ailleurs celui du principe libérateur du socialisme ne
peuvent remplacer la présentation, même sommaire, du programme de la révolution
socialiste et de la dictature du prolétariat, tel que nous pouvons le définir
aujourd’hui et autour duquel nous entendons mobiliser le monde du Travail.
Le propre d’un programme concret est de correspondre à une
situation déterminée, c’est-à-dire d’en maîtriser pleinement les possibilités
comme les nécessités, ce qui n’est bien sûr accessible qu’à partir du moment où
cette situation est nettement perceptible. Or les marxistes ne peuvent pas plus
que personne prédire quelle sera la situation exacte dont le prolétariat
héritera lorsqu’il arrivera au pouvoir. La révolution triomphera-t-elle partout
en Europe ou faudra-t-il poursuivre la guerre révolutionnaire après une
victoire locale ? Quelle intensité et quelle durée
connaîtra la guerre civile ? Comment et avec quelle vigueur se
manifestera la contre-révolution ?
L’appareil productif aura-t-il été préservé durant toute la période
insurrectionnelle ou sera-t-il complètement ravagé ? Quelle sera la situation internationale ? Etc. On pourrait
ainsi multiplier quasi à l’infini les questions aujourd’hui sans réponse, mais
qui seront pourtant déterminantes pour l’organisation du pouvoir
révolutionnaire. Voilà pourquoi le programme de la révolution socialiste tient
aujourd’hui dans des principes de fond, des axes généraux révélés par
l’expérience historique, des tendances et des orientations qui présideront
nécessairement à l’organisation et à l’activité du pouvoir socialiste.
Avant d’en venir à la présentation du programme proprement
dit, nous voulons encore faire un commentaire qui nous semble important.
Souvent, lors des discussions publiques au cours desquelles est évoqué ce
programme, beaucoup se montrent sceptiques, le tiennent pour utopique et
irréalisable, et ils étayent leur point de vue en soulignant les traits
dominants de la conscience sociale aujourd’hui ( égoïsme, individualisme, etc. ). Ce faisant, ces personnes commettent une erreur
d’analyse : elles opposent l’état actuel de la
conscience sociale à un projet social correspondant à une étape future du
développement de la société, précisément à l’étape de la révolution socialiste.
Elles ignorent ainsi tout le mouvement évolutif, touchant la conscience comme
le reste, qui sépare la situation actuelle de l’époque où l’application du
programme socialiste sera à l’ordre du jour. On doit garder à l’esprit que
l’application du programme de la révolution sociale aura lieu suite à une
longue lutte de classe, une lutte dans laquelle se seront progressivement
engagées des couches de plus en plus larges du prolétariat, une lutte
matérialisant le progrès de la conscience de classe et donc l’évolution de la
conscience sociale vers les principes socialistes et les objectifs
prolétariens.
En bref, cela signifie que quand il s’agira réellement
d’appliquer le programme d’édification socialiste, on en sera nécessairement
arrivé à un moment où les forces vives du pays l’auront fait leur et seront
déterminées à le réaliser jusqu’au bout. Sans quoi la question de l’application
ne se poserait même pas : la révolution n’aurait pu
triompher. La révolution ne se réduit pas à un hasardeux changement de régime
ou à une gratuite — mais brutale — passation de pouvoir : elle correspond à une transformation du rapport de
force entre les classes, elle répond à une modification du rapport social dans
son ensemble ( y
compris dans le domaine idéologique ),
elle constitue le couronnement de la lutte révolutionnaire où a été forgée,
acquise et développée une conscience nouvelle.
La raison essentielle du programme socialiste est clairement
définie. Il s’agit de bâtir un système social gérant la production de façon
rationnelle pour un double objectif :
optimaliser les capacités existantes dans le sens de la satisfaction des
besoins matériels de tous et de chacun et toujours plus libérer les hommes et
les femmes de la contrainte de cette activité aliénante. À l’opposé de
l’anarchie du système capitaliste basé sur la propriété privée, le marché, la
concurrence, le gaspillage et les multiples autres tares qu’impose la recherche
du profit pour le profit, le système socialiste ordonne le travail social à
partir de la propriété collective des moyens de production, garantit leur
développement qualitatif et quantitatif dans le but d’assurer un progrès
constant des conditions d’existence de la population selon les principes de
travailler tous, travailler à une fin socialement utile, travailler moins.
Le socialisme est l’organisation de la production et
l’établissement du rapport social par lesquels les hommes et les femmes
construisent, exercent et développent pour la première fois un pouvoir
collectif sur leur réalité et leur devenir communs. Survolons les principaux
axes du programme d’édification socialiste que l’on peut dès à présent
concevoir de façon schématique pour la phase de dictature du prolétariat —
première étape du socialisme dans notre pays.
— Saisie ( sans la moindre indemnisation ) et collectivisation à travers l’étatisation de
toutes les entreprises industrielles et commerciales exploitant le travail
salarié. Regroupement de ces structures en cartels ( intégration horizontale ) et en combinats ( intégration verticale ) ; réactivation de la production, développement des
capacités et orientation des activités selon les directives du Plan. Maintien
de l’encadrement et de la maîtrise techniquement nécessaires ( mais dépossédés de leurs privilèges ) pour assurer le bon fonctionnement de l’outil en
conformité avec les directives du Plan, et cela sous le contrôle absolu des
comités de base ouvriers et employés. Création d’un ministère du Plan dont la
tâche est de faire coïncider harmonieusement, dans une dynamique de progrès et
de développement, les capacités de production et les besoins de la société tels
qu’ils seront synthétisés par le Parti du prolétariat et le gouvernement
révolutionnaire sur base des aspirations populaires exprimées à travers les
structures sociales adéquates ( syndicats,
comités de base des entreprises, associations de consommateurs, d’usagers, etc., ministères, autorités locales, etc. ). Le ministère du Plan répartit rationnellement tant
les ressources disponibles ( matières
premières, énergie, produits semi-finis, etc. ) que les quotas de production à honorer dans chaque
branche et chaque entreprise.
— Saisie ( sans la moindre indemnisation ) et collectivisation à travers l’étatisation de
toutes les richesses financières capitalistes : saisie de l’ensemble des avoirs des banques, holdings, sociétés
d’investissement, bureaux de change, compagnies de crédit et d’assurances, etc. Fermeture de la Bourse. Création d’une banque et
d’une caisse d’épargne d’État. Annulation de toutes
les dettes contractées par les entreprises, structures et institutions du pays
auprès de qui que ce soit ( mais
remboursement de la petite épargne ) ; annulation de toutes les dettes contractées par des
particuliers ou par des pays du tiers-monde auprès des entreprises, structures
et institutions financières nationales ( mais
maintien des dettes des capitalistes étrangers ). Saisie des grandes fortunes.
— Salarisation de toute l’activité laborieuse sous
l’organisation et le contrôle de l’État ; fixation des barèmes à l’intérieur d’une marge ne
pouvant excéder l’écart du simple au triple. Limitation de l’héritage aux
valeurs d’usage personnel ou familial. Transfert de toute la force de travail
gaspillée aujourd’hui dans des activités parasitaires ou nuisibles ( automobile,
secteur financier, publicité, luxe, etc. ) vers des secteurs socialement utiles ( production de biens nécessaires, enseignement,
services publics, etc. ), ce qui, combiné à sa distribution équitable, permet une réduction
formidable du temps de travail. Réduction constante de la division entre
travail manuel et travail intellectuel.
— Nationalisation du sol et centralisation des
exploitations agricoles avec l’industrie agro-alimentaire afin de constituer
des combinats puissants et modernes garantissant à tous une alimentation saine
et suffisante. Orientation et planification de l’activité laborieuse dans le
but de liquider à terme la division entre la ville et la campagne ( conditions de
vie et de travail, infrastructures sociales, culturelles, etc. ).
— Large développement et gratuité progressive de tous
les services publics : santé, enseignement, culture,
communications, transports, etc. Même chose
pour la distribution de l’eau, du gaz et de l’électricité. Suppression de la
propriété locative : les maisons et appartements
appartiennent à ceux qui les habitent ;
instauration de mesures permettant l’attribution à chacun d’un logement décent
et conforme aux besoins familiaux, de travail, de santé, etc.
Attribution de la gestion et de la protection du patrimoine immobilier aux
autorités locales sous le contrôle des comités de quartier. Mise en chantier de
programmes de rénovation et de construction dans le cadre d’un urbanisme
compris comme science de l’harmonie entre l’homme et son environnement.
Restauration, extension et perfectionnement d’un réseau de transports en commun
( trains,
trams, métro, bus, etc. ) couvrant tout le pays et permettant rapidement l’abandon du transport
automobile non utilitaire. Et en règle générale, prise en compte dans tous les
domaines ( construction,
transports, etc. )
des impératifs de respect de l’environnement.
— Fusion des divers réseaux d’enseignement en un seul
placé sous l’autorité exclusive de l’État ; transformation des programmes et des méthodes
pédagogiques dans le sens d’un élargissement de l’horizon culturel, de
l’épanouissement et de la responsabilisation sociale selon les lumières de la
science et les principes de la morale communiste ; ouverture de tout le système éducatif à la réalité sociale et
notamment à la production. Vaste développement des structures et activités
culturelles pour tous et stimulation de la création aux dépens de la
consommation ; abolition de la propriété privée
en matière de patrimoine et création intellectuels et artistiques.
— Application générale d’une politique de santé basée
sur l’hygiène et la salubrité du cadre de vie, la prévention systématique et la
responsabilisation des personnes et des collectivités ( réorganisation en ce sens de la
recherche scientifique et de la production pharmaceutique ). Développement de l’activité sportive comprise
comme méthode et expression d’harmonie physique, ludique et sociale ( suppression du
professionnalisme ).
— Liquidation de la monarchie et annulation de la
constitution et du droit bourgeois ;
instauration d’une constitution et d’une législation socialistes fondées dans
la reconnaissance du travail socialement utile comme droit et devoir pour tous,
dans le droit des travailleurs à l’intégrité et à la dignité ( c’est-à-dire jouir pleinement de
leur existence hors de toute exploitation et oppression ), dans le droit pour tous à la santé, à l’éducation,
à la culture, etc. Constitution et législation
fondées aussi dans la reconnaissance du Parti du prolétariat comme guide dans
le processus historique libérateur de construction du socialisme et de marche
vers le Communisme. Suppression du système parlementaire démocrate bourgeois et
édification du pouvoir socialiste basé sur la fusion du législatif et de
l’exécutif, sur le principe électif direct des responsables, sur leur
responsabilité personnelle quant à leur travail et sur leur révocabilité
permanente. Exclusion de tout privilège lié à la fonction dirigeante. Privation
des droits civiques pour tous les anciens capitalistes, hauts cadres
économiques, politiques, judiciaires, etc., et pour
tous les contre-révolutionnaires. Rééducation par le travail forcé de tous les
parasites bourgeois et autres éléments anti-sociaux.
— Démantèlement complet de ce qu’il restera ( après la guerre
civile ! )
des ministères et appareils ayant assuré et défendu la domination de la
bourgeoisie ( Justice, Intérieur, Défense
Nationale, gendarmerie et polices, etc. ) et traduction de leurs responsables devant les
tribunaux révolutionnaires. Création des structures de pouvoir populaire : tribunaux, milice prolétarienne, etc. Bouleversement et réorientation totale des
ministères techniques ( Santé, Communications, Travaux
Publics, etc. ),
c’est-à-dire limogeage des anciens responsables, abandon des orientations
socialement inutiles ou nuisibles, mise en place d’un encadrement
professionnellement compétent et politiquement éprouvé dans la lutte
révolutionnaire afin d’assurer le succès des directives du nouveau régime.
Démantèlement des trusts médiatiques et de la presse bourgeoise ; création d’instruments de communication,
d’information et de débat gérés soit par le Parti ou l’État
soit par les associations et comités de base ( entreprises, quartiers, syndicats, professions, etc. ).
— Développement de la vie associative. Encouragement de
toutes les manifestations structurant l’harmonie de la collectivité, soutien
concret de l’État ( et collaboration active du Parti ) à tous les organismes ou associations permettant le
contrôle direct des citoyens sur la vie publique ( associations de quartier, de consommateurs, d’entreprise,
d’usagers, etc. )
ou l’épanouissement de la vie sociale ( associations
sportives, culturelles, etc. ). Appel à l’initiative des masses dans tous les
domaines et responsabilisation de chacun vis-à-vis du bien commun.
— Séparation intégrale de l’Église
et de l’État. Confiscation des biens de l’Église et du clergé qui ne sont pas directement utiles au
culte ( le
patrimoine immobilier appartient à l’État qui le loue ), limitation des revenus des églises aux
contributions volontaires des fidèles et alignement du salaire des
ecclésiastiques au plus bas. Liberté de culte et de mœurs garantis, à
l’exception des pratiques contraires à la légalité socialiste ( et notamment
celles portant atteinte à l’égalité des sexes, à la protection de l’enfance, etc. ). Interdiction de toute immixtion
des églises dans la vie politique et ouverture de vastes campagnes d’éducation
populaire sous la direction du Parti et de l’État
afin d’extirper à tout jamais les tares idéologiques héritées des anciens
régimes : idéalisme philosophique,
obscurantisme religieux, superstition, racisme, sexisme, individualisme,
chauvinisme, etc. ( interdiction des jeux d’argent, de
la prostitution, des sectes, etc. ).
— Démantèlement de l’actuel ministère des Affaires
Étrangères, rupture avec toutes les structures et alliances internationales
économiques, politiques ou militaires de l’impérialisme. Affirmation intangible
d’un authentique Internationalisme Prolétarien comme principe directeur de la
politique extérieure : soutien franc et massif à l’expansion
du mouvement révolutionnaire partout dans le monde ( et cela, dans la mesure du possible, jusqu’à
l’intervention directe aux côtés des peuples dont les Partis en exprimeraient
le souhait ; inscription du Parti dans la
nouvelle Internationale Communiste — si ce n’est déjà fait ), établissement de relations égalitaires et
harmonieuses avec les jeunes états progressistes libérés de l’impérialisme et
développement de rapports économiques considérant l’intérêt mutuel. Mise à la
disposition des pays moins industrialisés et techniquement démunis de toutes
nos connaissances et découvertes scientifiques, de tout le savoir-faire dont
nous disposons, sans la moindre contrepartie, à titre de contribution au
progrès général de l’humanité. Développement de la coopération en fonction des
besoins exprimés par les peuples et, d’une façon générale, application d’une
politique extérieure concrétisant des relations généreuses et fraternelles avec
les peuples du monde entier.
3.
Comment caractérisez-vous la crise actuelle ? Quels en sont selon vous les débouchés ?
Nous définissons la crise actuelle comme crise générale du
mode de production capitaliste, c’est-à-dire non comme crise cyclique de
surproduction ( ainsi
que le capitalisme en a toujours connu du fait de son caractère anarchique, et
qu’il finit toujours par dépasser ),
mais comme crise embrassant tous les domaines du capitalisme, à commencer par
le capital lui-même. Cette crise endémique exprime l’arrivée du mode de
production capitaliste à ses ultimes limites.
La distinction entre crise générale du capitalisme et crise
cyclique de surproduction n’a pas toujours été correctement faite. Notamment
parce que la succession rapide de crises de surproduction est une des
manifestations de la crise générale et qu’ainsi certains de leurs caractères se
trouvent confondus.
Les crises de surproduction de marchandises sont cycliques,
elles constituent une étape des cycles capitalistes. En période d’expansion les
capitalistes utilisent à plein leurs capacités de production pour satisfaire la
demande et ils investissent leurs profits dans de nouvelles forces productives
immédiatement mises à contribution. Survient alors un moment où l’ampleur des
investissements productifs engorge le marché de marchandises — invendables et
invendues — et où par conséquent les forces productives doivent tourner en
dessous de leurs capacités, les capitalistes moins concurrentiels font
faillite, les licenciements se multiplient, etc.
La crise nourrit alors la crise de la même façon que l’expansion nourrissait
l’expansion. Lorsque la demande est forte, les capitalistes investissent dans
le domaine productif et cela augmente la demande de marchandises telles que
machines, énergie, matières premières, etc., et aussi
force de travail qui, rétribuée en salaire, entraîne une augmentation de la
demande de biens de consommation. En période de crise de surproduction le même
mécanisme opère inversement :
confrontés à une baisse de la demande, les capitalistes cessent d’investir dans
le domaine productif et cela diminue la demande d’équipements, de matières
premières, etc., mais aussi de force de travail, ce
qui se traduit en une baisse de la demande solvable de biens de consommation.
Parvenue à son point extrême qui correspond à la destruction de la part
nécessaire de forces productives ( fermetures d’usines, licenciements, etc. ), la tendance s’inverse à nouveau
et le capitalisme renoue avec la croissance.
Les crises de 1973-1975 et de 1980-1982 étaient des crises
cycliques de surproduction. Elles exprimaient l’incapacité aiguë et momentanée
des capitalistes de valoriser leurs capitaux ( impossibilité de convertir de façon
profitable le capital en forces productives compte tenu de la faiblesse de la
demande et donc chute des investissements )
et se sont traduites par la destruction de forces productives existantes ( licenciements massifs, fermetures d’usines ).
La crise générale du mode de production capitaliste se
manifeste également par des facteurs tels que l’incapacité des capitalistes de
revaloriser leurs capitaux comme auparavant, la sous-exploitation des capacités
productives, le chômage massif, etc. Mais dans
le cadre de cette crise, ils revêtent un caractère endémique, structurel. Les
crises de surproduction de 1973-1975 et de 1980-1982 nous ont valu de brusques
et massives vagues de licenciements ( partiellement résorbées au cours des phases
d’expansion qui ont suivi ), la crise générale du capitalisme
nous vaut un chômage endémique de plus de 10 %
et insensible aux phases de reprise. Notons à cet égard qu’à l’époque où Marx
étudiait le capitalisme, les phases de reprise, d’expansion, signifiaient
parfois jusqu’au plein emploi ( et
cela malgré les efforts des capitalistes pour maintenir une « armée de réserve »
non employée mais disponible, précisément afin d’éviter un plein emploi offrant
une position de force aux prolétaires dans la négociation de la vente de leur
force de travail très demandée ).
La crise générale du mode de production capitaliste envahit
tous les domaines de la société capitaliste. Elle prend racine dans la
surproduction de capital dans la mesure où la chute tendancielle du taux de
profit ( résultant de la modification de la
composition du capital dans le sens d’une baisse du capital variable et d’une
hausse du capital constant — comme nous l’exposons de façon sommaire dans notre
réponse à la première question — et de l’impossibilité sociale et physique de
dépasser un certain seuil d’exploitation des prolétaires ) condamne des masses de capitaux à l’impossibilité
de se revaloriser comme avant, voire à celle de se revaloriser tout court. Ces
masses de capitaux servent alors la spéculation, déréglant ainsi le système
financier et monétaire international. Elles sont exploitées lors de batailles
entre capitalistes pour la maîtrise de secteurs particuliers ( incapables de revaloriser leurs
capitaux dans leurs propres secteurs d’origine, les capitalistes partent à
l’assaut de secteurs voisins, une opération qu’ils baptisent du nom innocent de
« diversification » ). Elles
sont responsables d’une inflation d’autant plus dommageable qu’elle ne relance
en rien l’activité économique ( traditionnellement
l’inflation est le signe d’une forte demande puisqu’une demande excédant
l’offre débouche sur une hausse des prix, mais avec la crise générale du mode
de production, inflation et stagnation peuvent se conjuguer comme ce fut
d’ailleurs le cas dans notre pays en 1975 quand le PIB, pour la première fois
depuis 1958, baissa de 2,4 %, la production industrielle
diminua de 7,4 %, l’emploi industriel se réduisit de
5,8 %, la part des investissements dans
le PNB commença à décroître ... tandis
que les prix augmentaient de 12,8 % ). En bref, ces masses de capitaux sont
inexorablement condamnées à engorger et gripper tout le mode de production
capitaliste.
La crise générale du mode de production s’étend au-delà du
domaine économique et frappe aux niveaux idéologique, politique, social, etc. Elle attise la contradiction entre les classes
en forçant les capitalistes à augmenter sans cesse le taux d’exploitation ( soit directement en baissant les salaires réels, en
augmentant les cadences, les heures de travail, etc.,
soit indirectement en transférant les outils de production des pays développés
vers des pays comme la Turquie, la Chine ou la Thaïlande, où le taux d’exploitation
est plus élevé ), en confrontant la classe ouvrière
à cette agression brutale et en exhibant crûment le caractère décadent du
capitalisme. La crise renforce tous les dérèglements résultant du développement
inégal du capital ( accroissement
de l’écart entre pays impérialistes et pays dominés, du génocide par la faim,
la maladie et la misère dans le tiers-monde )
et elle exacerbe la contradiction entre puissances impérialistes et peuples
dominés. Elle précipite la déréliction, la misère morale, la décadence
culturelle, la dissolution de ce que les traditions sociales préservaient
d’heureux, etc. ( isolement individuel, égoïsme et
concurrence, crétinisation médiatique, délinquance, névroses, toxicomanie, etc. ). La crise générale du mode de
production capitaliste prend mille visages et en rend ce système décadent mille
fois odieux.
Toutes ces tendances ne pourront que s’accentuer. L’évidence
en apparaît pour peu que l’on prenne un minimum de recul. Certes, quand on a
connu les heures sombres des crises de surproduction de 1973-1975 et de 1980-1982,
on peut être tenté d’interpréter les améliorations relatives et passagères qui
séparent ces tristes sommets comme étant des signes d’une « sortie du tunnel ».
C’est une opinion d’autant plus courante qu’elle est soigneusement répandue par
les chantres du capitalisme. Mais un coup d’œil global a tôt fait de démontrer
que ces hirondelles ne font pas le printemps, que les dérèglements structurels
persistent et même s’approfondissent inexorablement derrière leur mouvement en
dents de scie. L’exemple de la première grande phase de la crise générale du
mode de production capitaliste, qui s’est étendue de la première guerre
mondiale à la seconde, est indiscutable à cet égard. Des crises de
surproduction se sont succédées en 1919/1920, 1929/1933 et 1937/1938, et à
l’issue de chacune on prétendait « voir
le bout du tunnel ». Au-delà de ces mouvements
partiels, la crise générale du capitalisme s’appesantissait pourtant et elle ne
trouva qu’un éphémère répit dans l’effroyable massacre et la
gigantesque destruction de richesses, de marchandises, de forces productives, etc., que constitua la Seconde Guerre Mondiale.
Pareille hécatombe, pareille dévastation est le prix à payer
pour seulement permettre au capitalisme de renouer un certain temps avec sa
dynamique générale d’expansion ...
jusqu’à ce que se résorbent les effets de la guerre, se manifeste à nouveau la
surproduction de capitaux, se réactive encore plus puissamment la crise
générale de ce système périmé. La lutte révolutionnaire trouve là tout son sens : socialisme ou barbarie !
Nous l’avons dit, la crise générale du mode de production
capitaliste n’exclut pas de brèves périodes de croissance inscrites dans
l’accélération des cycles expansion / surproduction. Et de fait des industries s’implantent dans
le tiers-monde dans le cadre d’un transfert d’activités des pays capitalistes
avancés vers les pays à bas salaires ou dans le cadre d’investissements
nouveaux, et de nouvelles techniques — toujours plus performantes — sont
développées et appliquées ici. Personne ne peut contester cela, mais il importe
de bien l’analyser et d’en souligner deux aspects.
Primo, l’industrialisation du tiers-monde n’empêche pas que l’amélioration de
la condition des travailleurs y soit des plus marginales. Par exemple, les
capitalistes japonais ont procédé à d’importants transferts d’activités ( entre autres
dans le domaine de l’automobile ) vers la
Thaïlande, afin de profiter de la misère du peuple thaï ( exode rural, etc. ) et des bas salaires qu’elle permettait. Mais dès
que le processus d’industrialisation a risqué de conduire à une hausse des
salaires, les transferts d’activités ont été réorientés vers des pays où il
n’était pas question de l’éventualité de salaires plus ou moins décents,
l’Indonésie notamment. Jouant ainsi la misère d’un peuple contre celle d’un
autre avec la complicité des bourgeoisies compradores, les impérialistes
garantissent leurs profits, se prémunissent contre une augmentation des coûts
salariaux et entravent par conséquent toute véritable tendance à l’amélioration
de la condition des travailleurs des pays dominés.
Le développement et l’application des techniques nouvelles
procèdent de la même logique de profit et concourent à la même logique
anti-ouvrière. La classe ouvrière peut par exemple constater que l’installation
de robots n’améliore pas sa situation. L’économie de travail, la
rationalisation du processus de production ne profite pas à l’ouvrier : il est licencié ou réduit à l’état de pourvoyeur ou
de superviseur sous-payé de la machine. Seul le capitaliste s’y retrouve. Dans
le système capitaliste, les nouvelles techniques appliquées à la production
signifient des licenciements massifs, la création de rares postes qualifiés ( opérateurs,
réparateurs, etc. )
et le maintien de quelques postes sous qualifiés.
Secundo, le bilan du capitalisme en crise ne doit pas être dressé seulement en
termes de pertes sèches pour le prolétariat ( licenciements, déqualifications, etc. ) mais aussi et surtout en termes de
« manque à gagner ». Car c’est une chose de dire qu’en régime
capitaliste l’installation d’un robot signifie la perte de 10 emplois — l’envoi
de 10 ouvriers au chômage — pour le maintien de deux postes de travail et c’en
est une autre de dire qu’en régime socialiste l’installation du même robot
signifie le maintien du revenu de tous les ouvriers pour un travail qui, une
fois partagé, sera réduit au cinquième de ce qu’il était — libérant ainsi un
temps précieux pour des activités culturelles, sportives, associatives,
familiales ... sans baisse du niveau de vie !
Cette dimension du problème ne doit jamais être perdue de
vue : une vision étroite et unilatérale
fausse l’analyse. Cela est particulièrement manifeste en ce qui concerne la
question de la paupérisation. L’accaparement de la plus-value ( de la richesse
créée par le travail social ) par les
capitalistes a permis à Marx de démontrer que la tendance à la paupérisation
était constante dans le mode de production capitaliste. En se bornant à
envisager la hausse du niveau de vie des masses en période de croissance, on en
arrive tout naturellement à conclure qu’il n’y a pas de tendance à la
paupérisation. Cela revient à limiter la question de la paupérisation au cadre
d’une paupérisation absolue. Or la tendance à la paupérisation — qui est
perceptible en données absolues à l’échelle du prolétariat international quand
on prend en compte toutes ses composantes, c’est-à-dire non seulement l’« aristocratie ouvrière » que constitue le prolétariat des pays capitalistes avancés, mais aussi
les masses nouvellement prolétarisées du tiers-monde — est principalement une
tendance relative.
Cette tendance décrite magistralement par Marx voit se creuser
sans cesse le fossé séparant la richesse du prolétariat de celle de la
bourgeoisie. Le rythme de la hausse des profits capitalistes a été infiniment
plus rapide que le rythme de la hausse du niveau de vie des masses, et si le
prolétariat des pays capitalistes avancés vit indiscutablement mieux qu’au
siècle passé, il n’empêche qu’il se retrouve à présent bien plus lésé de la
richesse sociale qu’il crée ( et
pourrait créer ) par son travail et qu’il a donc
beaucoup plus à attendre de l’instauration d’un régime social où cette richesse
lui reviendrait comme de juste.
En libérant les forces productives de la logique désormais
restrictive du profit, le socialisme ouvre grand la porte à une ère de
développement fantastique dont la timide, précaire et sélective croissance
capitaliste conjoncturelle ( 1,5 % pour l’OCDE en 1992 ) ne saurait donner idée. Quant aux techniques nouvelles, elles sont
aujourd’hui introduites seulement là où existe une demande solvable et leur
champ d’application s’en retrouve ainsi excessivement restreint. En régime
socialiste, elles seront répandues en fonction de leur utilité sociale, ce qui
élargira à l’infini leur champ d’application. Et nous voilà revenus à ce « manque à gagner »
que la persistance du système capitaliste inflige aux peuples du monde entier.
5.
Nous voudrions connaître de façon plus précise votre
critique de la thèse du « passage naturel » au socialisme ( à savoir : la dynamique propre du capitalisme créerait les
conditions de son dépassement et ce dépassement se fera en temps voulu soit au
travers d’une révolte violente spontanée, soit comme aboutissement du processus
réformiste ).
La juste thèse dialectique historique selon laquelle le mode
de production capitaliste engendre les conditions de son propre dépassement a en
effet souvent été dénaturée par des conceptions erronées rejetant la nécessité
de la lutte révolutionnaire et même, à l’extrême, de la révolution. Mais avant
d’en venir à ces conceptions erronées, nous voulons insister sur la validité de
la thèse selon laquelle le capitalisme engendre et développe les germes du
socialisme. Il s’agit là d’une importante découverte de l’analyse marxiste, qui
repose sur plusieurs tendances traversant le mode de production capitaliste.
Ces tendances peuvent être divisées en deux grandes
catégories. Il y a d’une part celles qui voient les rapports capitalistes de
production entrer en crise et entraver le développement des forces productives,
et d’autre part celles qui voient croître dans le cadre même du capitalisme les
forces et figures de base du socialisme. Dans la catégorie des tendances
inhérentes au capitalisme qui conduisent à un dysfonctionnement de plus en plus
aigu de celui-ci, nous pouvons ranger la contradiction entre l’augmentation de
la production et la baisse relative de la demande solvable, contradiction
résultant de l’appropriation de la plus-value ( et de sa conversion en capital
additionnel ) par les capitalistes et qui génère
des crises de surproduction. Dans la catégorie des tendances inhérentes au
capitalisme qui conduisent à l’apparition des bases du socialisme, nous pouvons
ranger la concentration croissante des entreprises ( car la concurrence permettant aux
plus forts d’éliminer les plus faibles aboutit à son contraire : le monopolisme ) ou la bipolarisation de la société entre une
majorité toujours plus grande de prolétaires et une minorité toujours plus
petite de bourgeois. La nature du capitalisme tout comme ses mécanismes
intrinsèques conduisent inexorablement à une crise générale du mode de production,
le développement même du capitalisme engendre la nécessité et les conditions
requises de son dépassement par le socialisme.
La thèse du « passage
naturel », en douceur, du capitalisme
au socialisme témoigne d’une façon générale de l’ignorance — sinon du rejet —
de la réalité et du rôle historique de la lutte des classes. Et ce n’est pas un
hasard si elle est défendue par des forces sociales diversement liées à la
bourgeoisie ( petite
bourgeoisie intellectuelle, partis ralliés au parlementarisme et/ou intégrés au
fonctionnement de l’État bourgeois, réformistes et
révisionnistes de tout poil, etc. ).
Il faut aujourd’hui soit souffrir d’une cécité totale, soit
faire preuve d’une entière mauvaise foi pour oser encore prétendre à une
évolution historique linéaire vers le socialisme.
Tout d’abord deux siècles de réalité économique capitaliste
démontrent qu’au-delà de réformes relatives et localisées, au contraire de
réduire l’exploitation et les inégalités, ce système ne peut que les renforcer.
Le fossé entre la richesse des grands groupes capitalistes et la richesse
sociale ( particulière
et publique ) ne cesse de se creuser ( l’exemple offert par les États-Unis est éloquent : en 1989 un pourcent des ménages possédaient 37 % du patrimoine contre 31 % pour les nonante pourcent ; or, en 1983 ce pourcent de ménages les plus riches
possédaient « seulement » 31 % du
patrimoine — cf. Le Monde Diplomatique, juin 1992 ) et il en va
exactement de même avec le fossé entre pays impérialistes et pays dominés ( selon les statistiques de l’ONU, l’écart moyen entre « pays pauvres »
et « pays riches » est à présent de 1 pour 150 ... Il était de 1 pour 30 en 1960 et a été estimé de
1 pour 2 en ce qui concerne le XVIIe
siècle ! ).
Ensuite l’histoire révèle que jamais une classe dominante
n’a abandonné volontairement sa position et, au contraire, qu’il a toujours
fallu l’en chasser tandis qu’elle s’y accrochait par tous les moyens.
Si la bourgeoisie est arrivée au pouvoir, elle le doit bien
entendu pour une part essentielle au fait que le mode de production qu’elle
anime s’était développé dans les rouages du mode de production féodal jusqu’au
point de le supplanter, mais elle le doit aussi pour une part inévitable à la
vigoureuse lutte révolutionnaire qu’elle a mené des siècles durant ( par exemple, rien qu’à Liège du XIIIe
au XVe siècle l’opposition au régime
féodal déboucha sur des soulèvements en 1256, 1269, 1285, 1313, 1328, 1347,
1355, 1465, 1466, 1467, 1468 ... ), lutte incessante depuis les premières Chartes
communales arrachées aux seigneurs jusqu’à la prise de la Bastille, lutte
implacable contre les classes dominantes de la société féodale, à commencer
bien sûr par la noblesse.
Ainsi il ne suffit donc pas que la situation historique soit
matériellement mûre pour que se réalise le passage du capitalisme au
socialisme. Encore faut-il que la classe révolutionnaire ( la classe qui est appelée à animer
le nouveau mode de production et qui vit la contradiction la plus forte avec
l’ancien toujours en place, c’est-à-dire ici le prolétariat ) mène une lutte acharnée et victorieuse contre la
classe réactionnaire ( la classe qui anime l’ancien mode de
production dominant en même temps qu’elle en tire le plus de profit,
c’est-à-dire ici la bourgeoisie ).
Cette juste conception historique qui affirme la nécessité
de la révolution connaît cependant une variante dogmatico-opportuniste
erronée. Il s’agit de la thèse selon laquelle les conditions subjectives de la
révolution ( conscience
de classe, influence des communistes )
se développent naturellement, spontanément, de pair avec le développement des
conditions matérielles objectives et, en conséquence, selon laquelle la
révolution s’effectuera inexorablement à son heure grâce à une révolte violente
et spontanée. Si cette thèse présente le mérite de ne pas faire abstraction de
la lutte des classes et de la nécessité d’une révolution violente, elle souffre
néanmoins de deux défauts majeurs :
d’une façon générale elle surestime le rôle de la spontanéité dans l’histoire
et d’une façon plus particulière elle est totalement inadaptée aux conditions
historiques actuelles.
Seules des conditions historiques exceptionnelles, lorsque
le régime est déliquescent et le pouvoir entièrement déstabilisé par des
contradictions exacerbées, permettent qu’une insurrection spontanée en vienne à
bout. En fait, on peut dire qu’une stratégie insurrectionnelle présuppose des
conditions exceptionnelles, comme en a bénéficié la révolution russe triomphant
d’un ennemi divisé ( entre féodaux et bourgeois,
absolutistes et parlementaristes, etc. ), affaibli par la crise et une guerre qui tournait à
la débâcle, etc. Et quand le Mouvement
Communiste International a cru posséder dans la tactique insurrectionnelle
bolchevique un modèle stratégique applicable à toutes les luttes révolutionnaires
dans le monde ( de
Berlin en 1919 à Canton en 1927 ), il a
subi défaite sur défaite ... ce qui rend ô combien
inexcusables les sempiternels prêcheurs de la « théologie de l’insurrection ».
Parlons justement de ceux-là et de leur credo. Il faut
remarquer que la thèse insurrectionnelle a de tout temps attiré — et
aujourd’hui plus que jamais — les rangs fournis d’opportunistes honteux. Car
si, formellement, la thèse insurrectionnelle reconnaît la lutte des classes et
la nécessité de la violence révolutionnaire, pratiquement elle dissocie la
phase de préparation ( qu’elle
ramène à un simple exercice politique pacifique, légal ou para-légal ) de la phase insurrectionnelle proprement dite ( pour laquelle elle réserve la violence et
l’illégalité ), et ainsi elle ouvre grand la
porte à toutes les dérives opportunistes. Le plus souvent la première phase
cesse d’être considérée comme une phase préparatoire n’existant que dans le
but, ne s’orientant qu’en fonction de l’insurrection et elle est élevée au rang
de finalité révolutionnaire en elle-même. On peut alors voir cohabiter des positions
de principe très radicales, très révolutionnaires, comme « Le pouvoir est au bout du fusil » et « Tout le
pouvoir aux ouvriers », avec une pratique parfaitement
opportuniste, pacifiste, légaliste, prétendant préparer l’insurrection mais la
repoussant en réalité dans un avenir lointain.
Lénine, en étudiant la faillite de la IIe
Internationale, avait pourtant relevé cette filiation entre le légalisme et
l’opportunisme :
« Tout le monde est d’accord pour dire
que l’opportunisme n’est pas un effet du hasard, ni un péché, ni une bévue, ni
la trahison d’individus isolés, mais le produit social de toute une époque
historique. Cependant, tout le monde ne médite pas suffisamment sur la
signification de cette vérité. L’opportunisme est le fruit de la légalité. (...)
Pour un socialiste il ne saurait y avoir qu’une seule
conclusion : le pur légalisme, le légalisme
sans plus des partis " européens " a fait son temps et est devenu, de par le
développement du capitalisme du stade pré-impérialiste,
le fondement de la politique ouvrière bourgeoise. Il est nécessaire de le
compléter par la création d’une base illégale, d'une organisation illégale,
d’un travail social-démocrate illégal, sans abandonner pour autant une seule
position légale. » ( Œuvres complètes, t. 21, pp.
253-254 et 262. )
Malgré cette importante mise en garde, les partis du Komintern — PCB compris — et plus tard des partis issus du
mouvement « mao » reproduisirent largement cette erreur, s’y enfoncèrent de plus en
plus, sombrant de fait dans l’opportunisme.
Mais que l’on nous comprenne bien : nous ne contestons surtout pas le principe de
l’insurrection ni l’exploitation — tant que faire se peut — des moyens légaux
pour la préparer, nous critiquons simplement la thèse qui prétend restreindre
la nécessité de la praxis violente et illégale au seul moment de l’insurrection
et qui, ipso facto, s’y oppose jusque-là.
Nous l’avons dit, cette thèse engendre ou justifie
l’opportunisme et ne mène en rien à l’insurrection dans la mesure où,
politiquement et idéologiquement, une préparation légale et pacifique à
l’insurrection est un mythe néfaste :
le rôle des communistes n'est pas d’entretenir le fonctionnement démocratique
bourgeois, il est d’apporter la preuve de viabilité de la voie révolutionnaire,
et cela jusqu’au niveau militaire où ils doivent démontrer la possibilité
d’affronter victorieusement ( même à une
échelle réduite ), les armes à la main, la
bourgeoisie et ses forces de défense. De surcroît, au point de vue strictement
opérationnel, la thèse insurrectionnelle est rendue chaque jour plus aléatoire
par les progrès techniques mis à la disposition de la contre-révolution : on ne paralyse plus les forces de la bourgeoisie en
construisant quelques barricades et en occupant quelques gares, ponts, centraux
téléphoniques, etc. ; les mouvements de masse sont terriblement vulnérables aux forces
d’intervention rapide, aux hélicoptères, aux blindés, etc.
L’insurrection doit être considérée à sa juste place dans la
stratégie révolutionnaire, tout comme la stratégie doit être appropriée aux
objectifs historiques et aux conditions générales. Concevoir les choses
différemment relève du dogmatisme. En ce qui nous concerne, nous pensons que l’insurrection
correspond à deux données. D’une part elle est un moment grandement
imprévisible parce que tributaire d’éléments objectifs indépendants de l’action
des communistes ( par
exemple : crise, aggravation de la situation
du peuple ), au cours duquel de larges masses
posent ouvertement la question du pouvoir, « descendent
dans la rue » avec le but avoué de renverser le
régime. D’autre part elle est le moment au cours duquel le mouvement
révolutionnaire peut enfin traduire de manière réellement offensive les acquis
politiques et militaires de la Guerre Révolutionnaire Prolongée, non seulement
en s’appuyant sur les masses ralliées aux mots d’ordre révolutionnaires, mais
aussi en offrant à ces masses une situation stratégiquement favorable et des
forces politico-militaires aguerries. Mais restons-en là pour cette fois, nous
développons précisément le concept stratégique de la Guerre Révolutionnaire
Prolongée à l’occasion de la question n° 29.
6.
Quelles sont à votre avis les caractéristiques de la
lutte idéologique dans les pays d’Europe de l’Ouest ? Quelle importance accorder aujourd’hui à la lutte
contre le révisionnisme ?
Disons d’une façon générale que la pensée dominante dans nos
pays est entrée en pleine décadence :
la pensée bourgeoise abandonne même ses traits progressistes d’hier ( d’il y a deux
siècles ) et ne trouve plus d’échappatoire
que dans une sorte de réaction mystique. Pour citer une phrase connue : la pensée dominante ici et aujourd’hui est une
pensée religieuse sans dieu. La lutte idéologique dans son ensemble, comme
émanation de la lutte des classes, se situe donc aujourd’hui plus que jamais au
niveau de l’affrontement entre la pensée scientifique historique et les mythes
réactionnaires.
D’une façon plus politique, nous pensons que la lutte
idéologique dans les pays de l’Europe de l’Ouest se
cristallise autour du problème de la démocratie bourgeoise. Depuis la
réactivation de la crise générale du mode de production capitaliste au début
des années 1970, qui s’est progressivement traduite ici pour les masses
populaires en termes d’inflation, de chômage, de baisse du niveau de vie, etc., la bourgeoisie et ses laquais sociaux-démocrates ont
perdu un de leurs principaux arguments :
celui qui voulait que l’élévation des conditions de vie des masses demeurât, ad
vitam aeternam, constante dans tous les domaines. La crise ayant pulvérisé
cette illusion, les prolétaires s’étant vu déposséder —malgré leur résistance —
de bon nombre d’acquis « définitifs » et l’avenir se présentant toujours plus sombre, la
démocratie bourgeoise est passée au premier rang des mythes manipulateurs. Un
culte entretenu avec d’autant plus d’hystérie et de tape-à-l’œil qu’il doit
masquer une réalité objective toujours plus dégradée et une politique de
pouvoir sans cesse plus anti-populaire.
Il vaut d’ailleurs la peine de souligner à cette occasion
l’impudence de la bourgeoisie qui ose se réclamer de la forme démocratique de
son pouvoir alors que celle-ci lui fut imposée par une rude lutte de classe : au début du siècle, dans notre pays, l’armée
fusillait encore les manifestants qui revendiquaient le suffrage universel ( les bons livres d’histoire rappellent les massacres
de 1893 aux usines De Roubaix et Bougie à Borgerhout,
la charge des lanciers à Wetteren, les fusillades de Mons et d’Anvers, etc. ). Mais bon, aujourd’hui c’est comme
ça, la bourgeoisie justifie le capitalisme et sa nuisance effrénée à l’échelle
de la planète par la forme démocratique de son pouvoir dans les centres, et
dans cet exercice elle est assistée par tous les partis politiques, toutes les
organisations syndicales et corporatives, toute la presse, tous les
intellectuels patentés, etc. Cela constitue un
chœur des sirènes omniprésent et tonitruant, une énorme machinerie de
falsification et manipulation historiques, une
pression idéologique formidable dont le seul but est d’éloigner le prolétariat
de la voie révolutionnaire et de l’égarer dans l’impasse réformiste. Et cette
pression, qui s’est encore accentuée à partir des événements d’Europe de l’Est, est d’autant plus forte et complète que le prolétariat
est définitivement trahi dans cette épreuve — comme dans bien d’autres — par
les révisionnistes de tout poil qui n’ont d’autre ambition que l’un ou l’autre
strapontin parlementaire.
Cependant, ce consensus étouffant ( à peine entaché par la prudence de certains audacieux
réfugiés derrière la pirouette de Churchill selon laquelle la démocratie ( bourgeoise )
est le pire des systèmes ... à l’exception de tous les autres ) est à double tranchant : lorsqu’il ne parvient pas à aveugler, il éclaire.
L’unanimité démocrate ( bourgeoise ) permet en effet aux prolétaires indignés par la
réalité sociale, écœurés par la politicaillerie et la corruption ou refusant de
cautionner les crimes de l’impérialisme partout dans le monde, de prendre
conscience du caractère intégralement bourgeois de cette démocratie. Ainsi
deviennent-ils capables de démasquer les opportunistes, les révisionnistes et
les social-traîtres qui, sous le prétexte fallacieux
de se ranger dans le camp de la démocratie, s’incrustent en fait dans le camp
du système. La lutte idéologique contre la démocratie bourgeoise acquiert donc
une importance nouvelle : elle tranche salutairement entre
le camp de la révolution et le camp de la contre-révolution, sans plus permettre
la moindre hésitation. Elle dénonce tous ceux qui se font les agents de la
pensée bourgeoise auprès des masses, c’est-à-dire non seulement la petite bourgeoisie
intellectuelle œuvrant dans la presse, la sociologie, la culture, etc., mais aussi et surtout les réformistes, Iégalistes et pacifistes, défenseurs objectifs du système
d’exploitation et d’oppression. Les révolutionnaires communistes se doivent
donc de briser l’imposture qui veut que la démocratie bourgeoise soit autre
chose qu’un rempart confortable pour les capitalistes et leurs laquais.
En ce qui concerne l’importance à accorder à la lutte contre
le révisionnisme, nous pensons que la question doit être envisagée à deux
niveaux.
Parlons d’abord du « révisionnisme
historique », c’est-à-dire les thèses et
l’expérience soviétiques de 1956 à 1985, ou l’expérience des partis issus du Komintern, l’eurocommunisme, etc.
Quelle importance spécifique attacher encore à ce qui finit de s’effondrer
naturellement dans tous les domaines ?
La débâcle des régimes d’Europe de l’Est correspond à
la débâcle des « partis frères » de l’Ouest, la
crédibilité du révisionnisme qu’ils incarnaient est définitivement perdue et au
bout du compte la plupart ont même abandonné l’objectif du socialisme et du
Communisme et renié tout leur passé. Certes des (ex-)PC européens disposent
encore parfois d’une présence dans le jeu politique, ils sont dotés d’un
appareil rodé et fourni d’une clientèle, ils peuvent survivre en outsiders des
partis bourgeois de pouvoir. Mais en s’appuyant sur quelle ligne politique ? Au mieux, sur une ligne social-démocrate
d’opposition. C’est ainsi, par exemple, que l’ex-PCI
tente d’enrayer son effondrement ou que le PCF a stabilisé le sien : ces partis ne traduisent plus un authentique projet
social mais représentent une part du mécontentement populaire à l’état brut.
Ils sont seulement perçus par leurs électeurs comme une ultime digue face à la
toute puissance bourgeoise et non plus comme une alternative réelle à cette
puissance.
Dans notre pays, pour diverses raisons historiques, le PCB
n’a pu jouer les « utilités » et sa surenchère opportuniste n’a fait qu’activer
sa déliquescence. De 23 sièges ( sur 202 ) à la Chambre en 1946 il ne lui en reste déjà plus
que 12 ( sur 212 ) en 1949, puis 5 en 1961, 2 en 1977 et ... zéro en 1985. Donc, nous pensons qu’il ne peut
plus être question d’une lutte anti-révisionniste au vrai sens du terme, au
sens d’une lutte théorique, politique et idéologique contre des forces usurpant
la confiance et déviant les forces du prolétariat dans sa lutte pour la
révolution.
Parlons ensuite du chiendent révisionniste, à l’arrachage
duquel il faut consacrer une vigilance particulière et un effort permanent dans
les rangs révolutionnaires. Certes, par principe, rien ne doit échapper à
l’attention critique, mais il nous semble qu’aujourd’hui elle s’impose plus en
certains domaines qu’en d’autres. Nous pensons par exemple au problème d’une
juste analyse de la situation des pays dominés ( et du mouvement révolutionnaire
dans ces pays ) par les révolutionnaires des
centres impérialistes, et de la même façon à celui d’une juste analyse de la
situation des centres impérialistes ( et
du mouvement révolutionnaire dans ces pays )
par les révolutionnaires des pays dominés. On y retrouve beaucoup trop souvent
des conceptions héritées du révisionnisme, dans le premier cas la
reconnaissance des forces bourgeoises nationales au détriment des forces
communistes révolutionnaires, justifiée au nom d’« étape intermédiaire », d’une tactique anti-impérialiste, etc., ou
dans le second la reconnaissance des forces réformistes démocratiques des
métropoles au détriment des forces communistes révolutionnaires, justifiée au
nom d’avantages immédiats, d’une autre tactique anti-impérialiste, etc. Nous pourrions aussi citer le problème d’une
juste analyse de l’origine, des causes de l’hégémonie puis de l’effondrement du
révisionnisme en URSS, tout comme celui d’une juste dénonciation de la
contre-révolution en Chine et bien d’autres encore. Mais ce serait faire double
emploi, en fait l’essentiel des points à traiter se retrouve distribué à sa
place dans l’ensemble de ce travail.
7.
N’y a-t-il pas une confusion possible dans l’emploi
du terme de « démocratie » lorsque vous dénoncez la démocratie bourgeoise —
par exemple par rapport au concept de démocratie énoncé par Mao Tsé-toung ou au concept de lutte pour la « nouvelle démocratie » existant
dans les pays dominés ?
Il s’impose en effet de faire soigneusement la part des
choses. Mais nous imaginons difficilement qu’une confusion soit possible,
puisque le concept de « démocratie nouvelle » énoncé par Mao Tsé-toung
repose entre autres, justement, sur l’analyse — et la dénonciation — des « démocraties de l’ancienne catégorie », à savoir les systèmes politiques en place dans les
pays dominants, qui représentent historiquement et exclusivement les intérêts
de la bourgeoisie et de l’impérialisme. Ajoutons de surcroît que les
communistes chinois définissaient la « démocratie
nouvelle » comme une étape révolutionnaire
propre aux pays dominés ( semi
féodaux et/ou semi coloniaux ),
pleinement conçue comme transitoire vers le socialisme et pratiquement liée à
l’existence d’un front révolutionnaire mondial puissant ( à l’époque appuyé sur l’URSS ).
Qu’est-ce que la démocratie de l’« ancienne catégorie »,
« périmée » ? C’est la
démocratie bourgeoise, autrement dit le régime d’État de Droit sous lequel nous vivons dans les métropoles
impérialistes, c’est la forme donnée ici à l’entière domination de la
bourgeoisie sur le prolétariat. Et si cette forme est évidemment préférable en
soi aux autres formes de domination ( dictatoriale, censitaire, autocratique, etc. ), elle n’en reste pas moins le gant
de velours dans lequel se glisse la main de fer de l’exploitation et de
l’oppression bourgeoises.
Une évidence apparaît dès que l’on se penche sur cette
démocratie : la bourgeoisie peut y mettre fin à
tout moment, dès lors qu’elle estime ses intérêts en danger. D’ailleurs cela
est même prévu au programme, à travers des mécanismes légaux et « démocratiques »
comme par exemple le transfert de pouvoirs du législatif à l’exécutif grâce aux
lois organisant les « pouvoirs spéciaux ». Quand les trusts impérialistes et la bourgeoisie
chilienne ont jugé que leurs intérêts étaient menacés par la politique d’Allende,
ils ont chargé la CIA, Pinochet et son armée de faire place nette ; quand les bourgeoisies turque et internationale ont
vu que les mécanismes démocratiques étaient incapables de contenir la pression
du peuple et de la classe ouvrière en Turquie, le putsch de l’OTAN a réglé le
problème. Ainsi, élaborer une politique se voulant réellement fonction des
intérêts populaires et prolétariens ( et donc allant à l’encontre des intérêts bourgeois ) qui s’en remet aux mécanismes de la démocratie
bourgeoise reste le moyen le plus sûr de rejoindre à terme l’important
contingent des cocus de l’Histoire. Et les
réformistes ou révisionnistes qui contestent encore cela offrent une détestable
illustration du dicton qu’il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…
Mais faire remarquer que la démocratie bourgeoise cède le
pas à la dictature ouverte de la bourgeoisie dès que cette dernière s’inquiète
des poussées populaires ou prolétariennes revient à aborder le problème par sa
brutale conclusion. Plus fondamentalement, il faut souligner le fait que les
rapports sociaux ( dont,
à la base, les rapports de production )
gérés par ce régime sont entièrement bourgeois, donc par essence
anti-prolétariens. La démocratie bourgeoise en tant que telle correspond à l’exploitation
capitaliste et ne permet aucunement de rompre avec elle : elle permet tout au plus de l’aménager
partiellement.
Le régime démocratique bourgeois offre un grand avantage aux
capitalistes : il légitime idéologiquement
l’exploitation et l’oppression, il trompe les masses avec l’illusion que la
réalité correspond à ce qu’elles ont voulu d’élections en élections. Selon les
propagandistes de la démocratie bourgeoise, les libertés formelles qui la
composent ( liberté d’expression, d’association,
etc. ) rendent
ce régime inégalable, l’élèvent au rang du meilleur possible, et la périodicité
des mascarades électorales ou quelques défilés entre la Gare du Nord et la Gare
du Midi sont censés compenser des « fatalités » comme le chômage, la dette publique et l’austérité,
les superprofits de l’oligarchie financière, le pillage du tiers-monde, la
misère et les famines, le militarisme et la guerre, les désastres écologiques, etc. En outre, la forme démocrate du pouvoir
bourgeois garantit aux capitalistes la complicité active des cliques
réformistes et révisionnistes qui y trouvent le domaine fangeux où elles
peuvent prospérer, de même que celle de la petite bourgeoisie intellectuelle
qui y voit non seulement un idéal mais de plus en dépend ( journalistes, juristes, etc. ).
Il n’en faut pas pour autant charger la démocratie de tous
les péchés du monde : elle n’est finalement qu’une forme
parmi d’autres de la domination de la bourgeoisie. Plus particulièrement, en
tant que forme déterminée du pouvoir bourgeois, elle constitue une étape dans
le processus historique d’émancipation du prolétariat et de marche vers le
socialisme. Car des acquis démocratiques comme la liberté d’expression ou
d’association, aussi fragiles qu’ils soient, constituent un avantage
certain pour le travail d’éducation et d’organisation de la classe. Rappelons
ici — à l’heure où les états capitalistes occidentaux se posent en archanges ( musclés ) de la démocratisation tous azimuts — l’énergie avec
laquelle la bourgeoisie s’opposa initialement au mouvement de démocratisation
de la société : un état modèle comme la
Belgique chargeait à son heure la troupe de fusiller les manifestants pour le
suffrage universel.
La lutte pour les droits démocratiques à la fin du siècle
passé et au début de celui-ci était aussi légitime et nécessaire que, par
exemple, la lutte pour des revendications sociales comme la journée des huit
heures. Notons à ce propos que le prolétariat fut à l’avant-garde de la lutte
pour la démocratisation du régime, cristallisée chez nous autour de l’objectif
du suffrage universel. Cet objectif mobilisa la classe pendant des décennies,
de la grande manifestation du POB de 1886 ( 70 à 80.000 personnes ) jusqu’à l’aboutissement en 1919, en passant par les
grèves générales de 1893, 1902 et 1913, et les manifestations de masse de 1890
et 1911. Cette lutte était à la base très largement comprise comme une étape à
gagner sur le chemin de la révolution socialiste, et cela explique le recours
massif à la violence révolutionnaire de la part des grévistes et des
manifestants.
Il faudra tout le poids des directions réformistes du POB,
de Louis Bertrand à Émile Vandervelde, pour que cette juste conception des
réformes comme moyens au service de la révolution socialiste cède le pas à un
attachement aux réformes comme fin en soi. Un recul politique qui sera
d’ailleurs favorisé par la défaite des luttes insurrectionnelles de 1886 et
1887/1888, défaites dont la direction du POB n’était pas totalement innocente,
puisqu’elle avait torpillé plus d’un mouvement de grève trop révolutionnaire à
son goût. L’influence croissante des réformistes à l’époque peut aussi se
mesurer à l’usage décroissant de la violence révolutionnaire dans les
mouvements de masse. Sans même citer les innombrables attentats des années
1886-88, on peut comparer la grève de 1893 ( seulement reconnue par le POB ) et celle de 1913 ( organisée soigneusement par lui ).
La première fut émaillée de multiples affrontements souvent armés ( dynamitages dans
toute la Wallonie — dont un pont à Ougrée ;
attaques contre des militaires à Liège et à Couillet ; manifestation insurrectionnelle à Bruxelles —
débouchant sur le passage à tabac de Charles Buls,
bourgmestre ayant interdit les rassemblements et l’accès à la Maison du Peuple,
et de Charles Woeste, leader ultra-réactionnaire
du Parti Catholique, etc. ), la seconde fut absolument pacifique.
L’orientation nouvelle donnée par les réformistes du POB au
mouvement de lutte pour la démocratisation changea naturellement du tout au tout la position de la bourgeoisie envers cette
démocratisation. Elle qui s’était opposée avec la plus grande énergie —
c’est-à-dire par une répression féroce et sanglante — au suffrage universel
tant qu’il était compris par tous comme une étape transitoire dans la lutte
révolutionnaire, allait à présent accueillir avec bienveillance les revendications
de la direction du POB, revendications rigoureusement épurées de toute
implication révolutionnaire. La collaboration de classe du POB ( comme de
l’ensemble de la IIe Internationale ) à l’occasion de la première guerre mondiale devait
sceller cette complicité aux dépens du prolétariat et du combat socialiste.
Les importantes concessions faites par la bourgeoisie au POB
en 1919 s’expliquent également par la crainte de voir la tourmente révolutionnaire
qui balayait l’Europe depuis 1917 s’étendre à la Belgique. L’inquiétude du roi
Albert 1er était d’ailleurs telle qu’il manifesta le souhait de voir
l’armée belge renforcée par quelques divisions américaines fraîchement
débarquées sur le continent et donc ni éprouvées par quatre ans de massacre
impérialiste ni éclairées par la propagande communiste. Mais plus
fondamentalement le roi avait surtout compris que pour assurer la continuité du
système capitaliste et du régime bourgeois, il convenait de renforcer
l’hégémonie du POB dans le prolétariat et que cela passait par d’importantes
concessions aux réformistes. Rappelons qu’à la même époque Lénine écrivait,
dans sa célèbre critique au leader de la IIe
Internationale Kautsky :
« ... Il faut être un réactionnaire,
un ennemi de la classe ouvrière, un valet de la bourgeoisie pour exalter
maintenant les beautés de la démocratie bourgeoise et bavarder sur la
démocratie pure, la face tournée vers le passé révolu. La démocratie bourgeoise
a été un progrès par rapport au Moyen-Âge, et il fallait la mettre à
profit. Mais aujourd’hui, elle est insuffisante pour la classe ouvrière.
Maintenant, il ne s’agit pas de regarder en arrière, mais en avant, afin que la
démocratie bourgeoise soit remplacée par la démocratie prolétarienne. Et
si le travail préparatoire à la révolution prolétarienne ( ... ) a été possible ( et nécessaire ) dans le cadre de l’État
démocratique bourgeois, enfermer le prolétariat dans ce cadre, dès l’instant où
nous en sommes venus aux " batailles
décisives ", c’est trahir la cause
prolétarienne, c’est agir en renégat.»
Ce qui était vrai alors l’est encore plus aujourd’hui.
Mobiliser les masses autour de la démocratie bourgeoise, c’est les mobiliser
autour d’un objectif désormais réactionnaire. À présent, seule est
révolutionnaire la lutte pour la démocratie prolétarienne, c’est-à-dire non pas
l’une ou l’autre variante meilleure ( « moins mauvaise » ! ) du pouvoir de la bourgeoisie sur le prolétariat,
mais une forme d’organisation sociale du prolétariat arrivé à son tour au
pouvoir.
Démocratie prolétarienne et dictature du prolétariat sont
des concepts qui se recouvrent mutuellement. La dictature du prolétariat
s’exerce sur l’ancienne classe dominante et débouche à terme sur son
élimination : la suppression des rapports
capitalistes de production, de l’exploitation capitaliste, entraîne la
suppression de la fonction sociale des capitalistes et donc directement la
disparition non pas forcément des personnes qui constituaient cette classe,
mais de cette classe en tant que telle. La dictature du prolétariat ayant pour
raison d’instaurer de manière irréversible des rapports sociaux de type
socialiste, des rapports qui bannissent l’exploitation de l’homme par l’homme,
elle ouvre la porte à la société voulue par les travailleurs et pour les
travailleurs, à une société dans laquelle tous les hommes et toutes les femmes
ont des intérêts communs et non plus contradictoires ( comme c’est le cas sous le capitalisme ), elle permet l’avènement d’un véritable pouvoir de
tous et toutes : la démocratie prolétarienne.
Pour revenir plus précisément à la question, rappelons donc
qu’il n’y a pas de rapport entre l’étape historique de la révolution
démocratique bourgeoise ( atteinte
dans les pays dominants ) et l’objectif de « démocratie nouvelle » comme étape stratégique dans le processus révolutionnaire des pays
dominés de la chaîne impérialiste ( pays
généralement semi féodaux et/ou semi coloniaux ). Il s’agit de deux données porteuses de caractères historiques
fondamentalement différents.
Ainsi il est des situations historiques où la lutte des
communistes ne peut déboucher immédiatement sur la dictature du prolétariat ; c’est le cas dans les luttes de libération
nationale anti-impérialistes menées par des peuples dominés dont la classe
ouvrière est très réduite, voire inexistante. La révolution chinoise et l’œuvre
de Mao Tsé-toung nous ont enseigné que dans pareille
situation et en fonction de l’objectif premier de la libération nationale
anti-impérialiste et anti-oligarchique comme étape du processus révolutionnaire
vers le socialisme, les communistes sont amenés à s’inscrire dans des alliances
de classe avec la paysannerie et/ou la petite bourgeoisie ( voire même, dans des cas qui ne se
présenteront sans doute plus, avec la bourgeoisie nationale ). Quand ces luttes triomphent, elles donnent
naissance à un régime politique qui transpose au niveau institutionnel les
contradictions internes de l’alliance imposée par les conditions historiques : c’est le régime de démocratie populaire. Mais ce
régime ne peut qu’être instable en raison de la disparition de l’élément qui
fondait l’unité populaire, à savoir la lutte de libération nationale
anti-impérialiste. Sous l’effet des contradictions de classe, la démocratie
populaire tend alors rapidement à passer à une étape révolutionnaire supérieure
de la marche vers le socialisme ( étape
de la dictature du prolétariat, imposée par la classe ouvrière et son Parti
lorsqu’elle en a la force, comme ce fut le cas en Chine ), ou évolue inévitablement vers un régime bourgeois ( démocrate ou non selon la résistance révolutionnaire
qu’il rencontre, comme ce fut le cas en Algérie ).
8.
Quelle importance accordez-vous à la pensée de Mao Tsé-toung dans le combat révolutionnaire en Europe
occidentale aujourd’hui ? Que pensez-vous de la conception du
maoïsme comme « troisième étape », « supérieure », du marxisme ?
Les apports de Mao Tsé-toung au Marxisme-Léninisme sont nombreux et importants. Certains
concernent les conditions spécifiques de pays dominés ( ainsi dans le domaine politique Mao
résout le problème des alliances de classe et définit la « démocratie nouvelle », dans le domaine politico-militaire il énonce la conception
d’encerclement des villes par les campagnes et précise le rôle des zones libérées,
dans le domaine économique il éclaire la voie de la construction socialiste
pour un pays sous-développé et principalement agricole, etc. ). D’autres apports ont une valeur universelle et
concernent donc directement la lutte révolutionnaire en Europe occidentale.
Les contributions les plus universelles de Mao Tsé-toung au Marxisme-Léninisme
tiennent dans ses travaux philosophiques, précisément dans le domaine de la
dialectique et de la gnoséologie. Mais nous remarquons aussi, avec le Président
Gonzalo du Parti Communiste du Pérou qui est le plus éloquent défenseur de
cette thèse, que Mao Tsé-toung a apporté au
prolétariat international une théorie politico-militaire développée et complète
— la Guerre Prolongée —, la théorie politico-militaire de la classe, dont les
axes essentiels sont valables et applicables partout.
Reste le rôle historique fondamental joué par Mao Tsé-toung dans la lutte contre le révisionnisme. En mettant
à nu le phénomène révisionniste moderne comme manifestation propre d’une
bourgeoisie se développant au sein du Parti et de l’État
socialiste, en provoquant une lutte ouverte contre lui dans le Mouvement
Communiste International, Mao Tsé-toung a identifié
et combattu le danger qui menaçait d’engloutir tout le mouvement après avoir
triomphé dans le PC et l’État soviétiques. Mieux
encore, en impulsant et théorisant la Grande Révolution Culturelle
Prolétarienne, il a montré la voie que les communistes doivent emprunter pour
mettre en échec les tentatives de restauration bourgeoise au cours de l’étape
socialiste, pour poursuivre et approfondir la transformation des rapports
sociaux qui caractérise cette étape.
Nous pensons donc que l’on peut considérer l’œuvre de Mao Tsé-toung comme une « troisième
étape », « supérieure », du marxisme, dans le sens où elle
constitue un authentique agrandissement du prodigieux édifice construit par
Marx, Engels et Lénine.
9.
Comment définissez-vous la responsabilité et les
tâches concrètes des militants et organisations révolutionnaires dans les
centres impérialistes au niveau de l’Internationalisme
Prolétarien ? Quel sens exact attribuez-vous au mot
d’ordre que vous avancez à ce propos : « Faire la révolution dans son propre pays, contribuer
à ce qu’elle triomphe partout » ?
Établit-il un rapport avec la thèse du « socialisme
dans un seul pays » ?
Le problème des responsabilités et tâches concrètes des
forces révolutionnaires des métropoles dans le domaine de l’Internationalisme
Prolétarien a été l’occasion de nombreuses erreurs dont certaines ont encore
cours. Nous discernons une première catégorie d’erreurs qui reposent sur le
rejet ( plus
ou moins reconnu et assumé ) de la perspective d’une révolution
prolétarienne en Europe et une seconde qui procède de l’ignorance de
l’importance historique du contexte national dans les métropoles.
La proposition « faire
la révolution dans son propre pays »
est aussi une réaction aux thèses qui prétendent réduire le mouvement
révolutionnaire dans les centres impérialistes à une sorte de « cinquième colonne »
au service des peuples dominés de la chaîne impérialiste. Agissant « derrière les lignes » de l’impérialisme dans le cadre de la contradiction opposant les
nations dominantes aux nations dominées, les forces révolutionnaires des
métropoles seraient seulement appelées à miner et paralyser de l’intérieur les
structures et forces politico-militaires qui permettent de perpétuer la
domination et l’oppression du tiers-monde, d’y mener des expéditions
répressives.
Que l’on nous comprenne bien, nous ne nions ni l’existence
ni l’importance de cette responsabilité :
nous pensons également que du fait de sa localisation « au cœur de la bête »
le mouvement révolutionnaire dans les centres impérialistes a le devoir de tout
mettre en œuvre pour entraver les plans et manœuvres criminels de « sa »
bourgeoisie à l’encontre des peuples des pays dominés. Mais ce devoir, aussi
fondamental soit-il, ne peut selon nous prendre le pas sur les orientations et
l’activité générales d’un processus révolutionnaire autochtone, visant à la
révolution prolétarienne dans les métropoles, c’est-à-dire une révolution ayant
pour sujet le prolétariat des centres impérialistes. Il nous semble même que si
l’on a en vue les intérêts des grandes masses populaires des pays dominés, la
priorité historique de l’objectif de la révolution prolétarienne dans les
métropoles — naturellement menée par le prolétariat et les forces
révolutionnaires de celles-ci — s’impose d’autant plus. Du point de vue
historique, le soutien aux luttes des peuples dominés à travers le harcèlement des
structures et forces de domination impérialistes ne peut avoir qu’une incidence
tactique : il peut influer sur tel ou tel
affrontement, concourir à telle ou telle victoire, mais il ne modifiera pas les
données fondamentales du problème, à savoir l’existence même de puissances
impérialistes et, in fine, de l’impérialisme. À moins de considérer la
révolution comme impossible dans les métropoles ( et donc d’ignorer les enseignements
du Marxisme-Léninisme ) et/ou d’imaginer qu’elle débouchera du tiers-monde sur les métropoles
un peu à la manière de la stratégie maoïste d’encerclement des villes par les
campagnes, la lutte pour le socialisme dans les centres impérialistes s’impose
indiscutablement pour nous comme seule voie révolutionnaire.
Comme on le voit cette question a de nombreuses
déterminantes et implications. En fait il est quasi impossible de l’aborder
correctement sans une analyse claire de la thèse dite « des trois contradictions ».
Comme beaucoup d’autres communistes, nous pensons que notre
époque est caractérisée par trois grandes contradictions. Cependant, à la
différence de nombreux camarades des pays dominés ( et de quelques-uns des centres
impérialistes ), nous pensons que celle qui a et
aura le plus d’importance est la contradiction entre le prolétariat
international et la bourgeoisie impérialiste. En second lieu nous plaçons celle
opposant les peuples dominés aux grandes puissances impérialistes et en
troisième lieu les contradictions inter-impérialistes
( économiques,
politiques, stratégiques, militaires, etc. ).
Pourquoi mettre en avant la contradiction prolétariat / bourgeoisie ? Parce qu’elle a une dimension universelle ( elle est
présente dans les pays impérialistes mais aussi dans les pays dominés ), parce qu’elle reflète la tendance et possède la
plus grande portée historique. Les contradictions inter-impérialistes
ne remettent nullement en cause le système capitaliste et la contradiction
peuples dominés / puissances
impérialistes y arrive seulement quand elle se combine à la contradiction
prolétariat ( paysannerie
pauvre ) / bourgeoisie.
Nous pensons en outre que la contradiction peuples dominés / puissances
impérialistes a déjà son apogée derrière elle, même si elle mobilise encore de
larges masses populaires à travers le monde. Cette contradiction a
historiquement culminé dans le processus de décolonisation qui a suivi le
triomphe de la révolution chinoise. Aujourd’hui ses limites sont évidentes : partout où elle ne s’est pas combinée à la
contradiction prolétariat / bourgeoisie,
c’est-à-dire où le processus révolutionnaire ne visait pas l’objectif final de
la dictature du prolétariat et de la construction socialiste et n’a pas été
guidé par un parti marxiste-léniniste ( le
cas de Cuba est particulier ), où le
processus s’est cantonné à la libération nationale ( et même si elle impliquait la nationalisation des
ressources ), le peuple s’est fait confisquer
le pouvoir conquis dans la lutte et l’impérialisme a pu réoccuper autrement ( investissements transnationaux, « coopération »,
crédits, etc. )
l’essentiel de ses positions brièvement perdues.
Seule la résolution de la contradiction prolétariat / bourgeoisie à
travers l’édification socialiste permet de dépasser les limites inhérentes à la
libération nationale. C’est pourquoi nous considérons cette contradiction comme
principale à notre époque, sans toutefois méconnaître la vitalité, la nécessité
et la légitimité de la lutte anti-impérialiste des pays dominés. Et voilà
pourquoi encore, dans notre analyse, nous rendons aux pays capitalistes avancés
la place centrale dans le mouvement mondial de la révolution que Lénine leur
attribuait. Car Lénine soulignait que s’il était plus difficile d’impulser un
processus révolutionnaire dans ces pays que dans d’autres pauvres et dominés ( comme l’était la
Russie à son époque ) il y serait plus facile
d’instaurer la dictature du prolétariat, de construire et développer le
socialisme.
Nous affirmons donc que la lutte pour la révolution
prolétarienne dans les centres impérialistes est un élément central et incontournable
pour le mouvement révolutionnaire mondial, un élément auquel les militants
révolutionnaires métropolitains doivent consacrer l’essentiel de leurs forces.
Certes la misère ici est sans commune mesure avec l’effroyable réalité du
tiers-monde et les contradictions y sont bien moins exacerbées, mais l’état de
développement des forces productives dans les pays avancés est tel qu’il offre
la possibilité non seulement d’une révolution prolétarienne victorieuse mais
aussi d’une édification socialiste bien plus complète et d’une marche vers le
Communisme bien plus assurée que dans les pays dominés. Il suffit à cet égard
de penser à l’étendue de la prolétarisation et à l’élimination de la petite bourgeoisie
indépendante ( et
de la paysannerie ) — nous abordons le sujet à la
question n° 16 —, de même qu’au degré de
développement de l’industrie et des techniques dont la maturité constitue la
base matérielle de l’édification socialiste.
La seconde grande catégorie d’erreurs concernant la question
de l’internationalisme présentes au sein du mouvement révolutionnaire européen
repose sur l’ignorance de l’importance historique du contexte national dans les
métropoles. L’existence de très nombreux points communs à tous les pays
impérialistes et leur intégration toujours croissante dans des structures
transnationales telles la CEE, l’OTAN, etc., est une
des raisons qui ont amené certains camarades à faire fi du facteur national et
à se positionner quasi exclusivement dans une optique transnationale. Les « fronts communs »
RAF / AD
et RAF / BR PCC
illustraient clairement cette vision simpliste et fausse de l’internationalisme
et ils confirment à l’envi le proverbe « le
mieux est l’ennemi du bien ».
Encore une fois, que l’on nous comprenne bien. Nous sommes
entièrement convaincus que la cause du prolétariat et des peuples du monde est
unique, indivisible, et que l’Internationalisme
Prolétarien en est la seule perspective. Nous pensons que la solidarité entre
les masses de tous les pays et l’unité des forces communistes par-delà les
frontières sont donc des tâches auxquelles il s’impose d’œuvrer sans retard ni
faiblesse. Dans ce cadre, la fondation d’une nouvelle Internationale
Communiste, de l’Internationale Communiste Combattante, est inscrite parmi les
tâches d’avenir du mouvement révolutionnaire mondial. Cependant ( et c’est ici que
s’inscrit le mot d’ordre « faire la révolution dans son propre
pays » ),
en tant que marxistes nous n’ignorons pas que les conditions objectives de la
révolution prolétarienne, celles qui sont le cadre d’existence de la classe
prolétarienne, relèvent inévitablement d’un contexte national — à de multiples
et complexes niveaux — et qu’il n’est pas permis d’en faire abstraction.
Il est possible, nécessaire et juste entre révolutionnaires
de développer les échanges, l’information, le débat, l’encouragement et la
critique fraternelle, le partage des expériences et des acquis, l’appui
réfléchi, etc., en n’oubliant jamais que l’unité
politique est primordiale et que finalement chaque mouvement doit seulement
compter sur ses propres forces. Mais cela n’autorise pas à méconnaître le
matérialisme historique et en premier lieu les réalités inégales de
l’impérialisme ou les lois de ses mécanismes contradictoires, au point de nier
que l’action révolutionnaire des communistes doit être ancrée dans la réalité
nationale, conçue dans la considération de ses spécificités, tant il est vrai
que Francfort n’est pas Lisbonne ni Athènes Bruxelles.
En ce qui concerne la thèse du « socialisme dans un seul pays », nous croyons qu’il importe de distinguer le cœur
de la question ( telle
qu’elle fut débattue en URSS dans les années 1920 entre Staline et Trotsky notamment )
et la façon dont elle fut traduite dans l’expérience soviétique et du Komintern.
À la question de base « est-il
possible d’édifier le socialisme dans un seul pays ? »,
l’histoire, l’expérience de l’Union Soviétique
jusqu’à la seconde guerre mondiale ( ou au putsch révisionniste de Kroutchev
selon les avis ) comme celle de la révolution
chinoise ont répondu que cette voie était inévitable et praticable. Mais autre
chose est la façon dont cette thèse a été stratégiquement appliquée par les
dirigeants soviétiques avec Staline à leur tête. La subordination de la IIIe Internationale ( c’est-à-dire en fin du compte des
mouvements révolutionnaires du monde entier )
aux intérêts propres de la « patrie du
socialisme » mérite indiscutablement la plus
sévère critique. L’important dans cette analyse, rappelons-le, consiste à bien
dissocier la thèse initiale, valable, des thèses particulières élaborées à
l’occasion de son application dans la révolution soviétique : la confusion est trop souvent de mise à ce sujet.
Deuxième partie
10.
La question principale du marxisme est toujours celle
de son application aux caractères et spécificités de chaque situation.
Avez-vous fait une analyse systématique et historique du mouvement de classe
dans votre pays ?
Nous avons bien entendu étudié l’histoire du mouvement de
classe en Belgique afin d’en discerner au mieux les caractéristiques. La
situation présente du mouvement de classe a des racines profondes dans le
siècle et une analyse juste de l’actualité impose une connaissance exacte du
passé. À ce propos nous reconnaissons — et nous aurons l’occasion d’y revenir
plus loin — que des analyses défendues initialement par notre organisation ont
dû faire l’objet de rectifications sur base de l’expérience, de la pratique et
de ses leçons. Mais nous pensons que les conclusions de notre étude historique
étaient pertinentes et celles-là n’ont pas varié.
Dans son histoire sociale la Belgique a été à la pointe des
expériences réformistes. Seuls les pays scandinaves, la Hollande, la Suisse et,
d’une façon particulière, la RFA ont développé aussi loin et pleinement cette
orientation. La politique réformiste signifie la gestion pacifique des conflits
sociaux, leur prévention grâce à une concertation sociale systématique ou leur
résolution via la collaboration de classe institutionnalisée.
Dans notre pays cette politique a vraiment émergé au cours
de la période précédant la première guerre mondiale. C’est à cette époque ( lors
des grèves de 1913 )
que se rencontrent l’hégémonie totale du Parti Ouvrier Belge ( POB ) et de sa Commission syndicale dans
le prolétariat et la compréhension par la bourgeoisie de son intérêt à faire
l’économie de conflits sociaux incontrôlés ( qui s’étaient jusqu’alors déroulés
dans une violence extrême ) en planifiant une série d’ouvertures sociales et
politiques très vite compensées par une production « sans accroc ».
La première grande série de mesures politiques et sociales
réformistes date de 1919, au lendemain de la première guerre mondiale. Réformes
accordées en confiance, le POB et son président Emile Vandervelde ayant donné à
la bourgeoisie toutes garanties quant à leur nature inoffensive pour le régime
et même leur efficacité néfaste en jouant un rôle actif dans la trahison de la IIe Internationale ( Vandervelde en a présidé le Comité
exécutif )
et en participant au gouvernement d’union nationale ( Vandervelde devint ministre d’État en août 1914, fut nommé ministre sans portefeuille en
janvier 1916 et ensuite ministre de l’intendance civile et militaire en août
1917 ). Depuis
l’acquisition du suffrage universel — alors exclusivement masculin — qui date
précisément de la fin de la guerre de 1914-1918, la politique de collaboration
de classe du POB, puis plus tard du Parti Socialiste Belge ( PSB ) et maintenant des Parti Socialiste
( PS ) et Socialistische
Partij ( SP ) ne s’est jamais démentie, après
avoir remporté une deuxième grande série d’acquis sociaux et politiques à
l’issue de la Seconde Guerre mondiale ( création de l’Office
National de la Sécurité Sociale, etc. ).
L’influence des syndicats réformistes ( sociaux-démocrates
d’abord, puis aussi sociaux-chrétiens lorsque ceux-ci furent impulsés par le
patronat catholique pour faire pièce aux premiers ) au sein du monde du Travail a
toujours représenté un atout considérable pour la bourgeoisie et sa recherche
de paix sociale. L’étendue de cette influence peut être illustrée par un
chiffre :
en 1981, 96,2 %
des ouvriers étaient syndiqués, ce qui représente un taux quasi inégalé dans le
monde capitaliste. Mais en même temps la puissance syndicale a permis au
prolétariat de nombreuses conquêtes sociales, d’améliorer substantiellement ses
conditions de vie et de travail. Cela explique naturellement pourquoi il a
accordé pendant longtemps une telle confiance aux forces réformistes ainsi
qu’aux formes de lutte qu’elles prônaient et pourquoi il se retrouve
aujourd’hui démuni d’autres expériences de lutte et de
confiance dans son autonomie.
Nous pensons que du point de vue de l’analyse marxiste les
principaux caractères concrets et spécifiques du mouvement de classe en
Belgique sont au nombre de trois.
En premier lieu il y a l’hégémonie politique et idéologique
de la social-démocratie réformiste dans le monde du Travail. Chiffres
révélateurs, signalons par exemple que le Parti Communiste de Belgique ( PCB ) fit son meilleur résultat
électoral en 1946 :
il enleva 23 sièges. Ce succès exceptionnel ne représentait pourtant qu’un
tiers du score obtenu cette année-là par le PSB : 69 sièges. Que l’on compare ce
rapport de force à celui qui prévalait à la même époque en France ou en Italie !
On trouve ensuite la puissance du trade-unionisme : très haut taux de syndicalisation,
place importante des structures syndicales dans la gestion sociale ( par exemple, elles ont en charge le
paiement des allocations de chômage ), reconnaissance et
institutionnalisation par l’État de la
représentativité des deux grandes organisations et, surtout, inscription de
tout le mouvement syndical dans des perspectives économiques et des conceptions
idéologiques strictement réformistes, c’est-à-dire dans des revendications bien
en deçà des limites du mode de production capitaliste et sans aucune portée
réellement anti-capitaliste.
La faiblesse traditionnelle du Marxisme-Léninisme
dans la classe constitue le dernier des trois caractères que nous retenons
comme principaux. Certes cette faiblesse a été de tout temps conséquente à
l’hégémonie politique et idéologique de la social-démocratie, mais à notre avis
il vaut la peine de souligner ses propres origines. Au siècle passé la section
belge de la 1ère Internationale était principalement guidée par les
thèses de Bakounine. Dès les années 1920 le PCB passa pour ainsi dire sans
transition du syndicalisme révolutionnaire qui avait présidé à sa fondation à
un enlisement dans les traits les plus négatifs de la IIIe
Internationale ( autrement dit, il se subordonna rapidement et totalement
à la politique extérieure de l’URSS ), puis il sombra ouvertement dans
le révisionnisme pur et simple.
11.
Quelle est votre analyse de l’histoire du mouvement
communiste en Belgique ? Au cas où vous estimeriez que le PCB
ait été révolutionnaire à une époque, nous aimerions savoir quand et pourquoi
selon vous il a cessé de l’être.
Le mouvement communiste dans notre pays a toujours été d’une
grande faiblesse et il a le plus souvent souffert de graves lacunes au niveau
de sa direction. À l’origine, le PCB fut fondé par des éléments politiquement
hétérogènes :
marxistes-léninistes bien sûr, mais aussi gauchistes, trotskystes,
anarcho-syndicalistes et surtout syndicalistes-révolutionnaires.
Un handicap qui n’a jamais été réellement résorbé, ni à l’occasion de démarches
de clarification et d’unification politiques ( par exemple lors de la campagne de « bolchévisation » impulsée en 1925 conformément aux
directives du Komintern ou lors de l’épuration des
éléments trotskystes tel le co-fondateur du Parti War
Van Overstraeten ), ni à l’occasion des
développements spectaculaires en importance comme en influence du Parti ( par exemple après les grèves de
1932, dans les années 1935 à 1938, puis dans la Résistance ).
Le PCB a-t-il été à un moment de son existence un authentique
parti révolutionnaire ? Nous pensons qu’avant de donner des leçons post festum il
convient d’assumer l’histoire du mouvement communiste, et critiquer les erreurs
passées du PCB se révèle nécessaire mais plus ardu qu’il n’y paraît.
Le choix d’avoir fonctionnalisé le Parti à la politique
extérieure de l’URSS ( allant notamment jusqu’à moduler
les mobilisations prolétariennes selon les fluctuations de la diplomatie
soviétique —comme ce fut entre autres le cas dans les activités portuaires ) est un bon exemple de la
complexité de cette analyse critique. Dans l’absolu et avec le recul on en
vient tout naturellement à condamner cette option qui a effectivement conduit à
des résultats désastreux, et on est en droit de penser qu’elle exprimait le
manque de fermeté idéologique, de véritable conception révolutionnaire de la
direction du Parti. Mais connaissant le projet originel du Komintern,
l’époque où l’URSS ne cherchait pas encore à asservir le Mouvement Communiste
International à sa politique de grande puissance et, au contraire, se mettait
fraternellement à la disposition des forces révolutionnaires partout dans le
monde ;
connaissant le prestige dont jouissait alors légitimement la politique
soviétique, sa direction aguerrie et résolue, et l’inexpérience et l’hétérogénéité
des dirigeants du PCB ; connaissant l’importance stratégique du maintien du jeune
état socialiste soviétique face aux puissances impérialistes, et cela pour
l’ensemble des luttes révolutionnaires sur tous les continents ; connaissant encore les nombreuses
autres données spécifiques de l’époque, nous sommes enclins à croire que
l’erreur principale, générale, du PCB fut à l’origine du type de celles qui
sont inévitables dans leur contexte propre.
Cet exemple illustre aussi l’impossibilité de répondre
catégoriquement par une date précise à la question « quand le PCB a-t-il cessé d’être
révolutionnaire ? » ( si on lui
accorde le crédit de l’avoir été comme il lui était possible de l’être ). Tout au plus pourrait-on dire
qu’à travers ses choix de 1944 et des mois qui suivirent ( désarmement des partisans,
participation au gouvernement Pierlot puis au
gouvernement Van Acker qui n’hésita pas à briser les
grèves des mineurs au nom de la « bataille du charbon » ..., donc une participation active à
la restauration du régime d’avant-guerre — aménagé par les réformistes, il est
vrai ) le PCB a
crûment révélé qu’il avait tourné définitivement le dos au marxisme
révolutionnaire. Car si certains choix faits antérieurement par le PCB ( ceux
de 1936, par exemple ) n’avaient rien d’offensifs, au moins n’hypothéquaient-ils
pas directement l’avenir d’éventuelles options révolutionnaires ( dont les consignes auraient pu
venir, imaginons-le, du Komintern ). Les choix de 1944/1945 par contre
fermaient irrémédiablement la porte à toute politique révolutionnaire future,
ils liquidaient les éléments vitaux sur lesquels pareille politique aurait pu
s’appuyer. Dans cette mesure, les choix du PCB dans l’immédiat après-guerre
étaient objectivement et indiscutablement contre-révolutionnaires.
Cette option contre-révolutionnaire n’allait hélas pas être
combattue dans la crise qui éclata à l’occasion de la Conférence Fédérale de
juin 1954 et prit fin lors du Congrès de Vilvorde en
décembre de la même année. La perte du poste de Secrétaire National par Edgard Lalmand, plutôt que
relancer les orientations révolutionnaires, allait en fait constituer une « déstalinisation » avant l’heure et renforcer plus
encore le caractère réformiste de la politique du Parti.
Rappelons encore qu’il serait absurde de prétendre que le
PCB ait entièrement retourné sa veste en 1944, ou même que ce soit cette
année-là qu’il aurait cessé d’être révolutionnaire — ou potentiellement
révolutionnaire. Une grande part des éléments qui ont motivé les options de
1944/1945 étaient directement issus des événements qui venaient de se dérouler,
et si le PCB était entré dans la Résistance anti-fasciste avec une analyse
correcte de la guerre comme guerre de brigandage inter-impérialiste,
contre laquelle les prolétariats de tous les pays devaient suivre leur propre
voie de classe, il en est sorti avec une analyse incorrecte, social-chauvine, ramenant l’enjeu de l’affrontement pour le
prolétariat à l’indépendance nationale et à la restauration du régime
démocratique bourgeois. Un virage que ne suffisait pas à justifier le réel
changement du caractère de classe de la guerre survenue avec l’agression
fasciste contre l’URSS ( l’URSS attaquée, il ne
s’agissait plus d’une simple guerre entre puissances impérialistes ). Là-dessus il ne faut quand même
pas oublier que la thèse « ni Londres ni Berlin » — thèse parfaitement juste au
demeurant — avait été imposée par l’Internationale ( autrement
dit par l’Union Soviétique ) et qu’elle répondait moins à un
attachement à l’Internationalisme Prolétarien qu’au
souci tactique qui avait déjà présidé au pacte de non-agression Ribbentrop-Molotov en août 1939 ...
12.
Quelle est votre analyse de la scission survenue en
1963 dans le PCB et qui a donné naissance au PCB - Voix du Peuple, ainsi qu’ensuite au PCMLB, au
PCB (ML) et aux divers groupes qui se réclamaient de la pensée Mao Tsé-toung ?
La scission survenue dans le PCB en 1963 doit être étudiée
en relation avec la fracture apparue progressivement dans le Mouvement
Communiste International depuis la Conférence des Partis Communistes à Moscou
en 1957, qui marqua le contrecoup du XXe
Congrès du PCUS ( 1956 ). Pour la première fois de son histoire le Mouvement
Communiste International se divise sur des questions fondamentales : les communistes chinois avec Mao Tsé-toung à leur tête mettent en cause la thèse de l’« équilibre de la terreur » et acceptent l’éventualité d’une
guerre, ils défendent le centralisme en se revendiquant légitimement héritiers
du Komintern et, surtout, ils critiquent à juste
titre la thèse de la « voie pacifique au socialisme » — une des principales thèses du XXe Congrès — comme un retour à la voie
parlementaire de la IIe Internationale.
Cette fracture allait s’aggraver lors des Conférences de 1960 et 1965.
Au niveau politique et idéologique, la scission dans le PCB
en 1963 recoupe largement la dissension apparue dans le Mouvement Communiste
International. Formellement, la scission s’imposa à partir de l’opposition de
certains membres émérites du Parti — à commencer par Jacques Grippa — aux
thèses avancées par les révisionnistes lors du XIVe
Congrès ( Congrès
National d’Anvers )
et qui étaient jugées contraires aux décisions des trois Congrès précédents.
Mais il est clair que la confrontation était plus globale, qu’elle traduisait
le problème général du révisionnisme, posé de façon particulièrement aiguë
depuis la victoire du putsch kroutchévien en URSS.
Nous précisons cela afin que l’on ne puisse croire que tout d’un coup, en avril
1963, le PCB se soit subitement égaré dans le révisionnisme. En fait le ver
était dans le fruit depuis bien longtemps.
Certes, dans la période qui précéda le XIVe
Congrès on vit les révisionnistes se manifester avec de plus en plus
d’impudence et d’audace. Ainsi, par exemple, tandis que jusque-là le PCB avait
à juste titre considéré et dénoncé l’OTAN comme un pacte agressif dominé par
l’impérialisme US, principal fauteur de guerre, les révisionnistes découvrirent
qu’il importait plutôt « avant tout de paralyser les ultras de l’OTAN », que dans cette optique Kennedy
constituait « une
pièce maîtresse dans la lutte pour la paix » et qu’il s’imposait donc de « renforcer sa position » ! Rien de moins ! ( cf. le Drapeau Rouge, 4 et 5 février 1963. ) L’adhésion du PCB à la thèse de la
« coexistence
pacifique entre pays à systèmes sociaux différents », censée préserver le camp
socialiste d’une attaque impérialiste, déborda rapidement de ce cadre pour
couvrir tous les opportunismes : absence de solidarité réelle avec les révolutions cubaine
et congolaise ( et pire encore dans ce dernier cas, soutien tacite
à l’intervention militaire belge ), distanciation envers la Chine populaire, complaisance à
l’égard des renégats titistes, etc. Plus
significatif encore, le thème de la « coexistence pacifique » fut étendu aux classes sociales ! On pouvait lire dans le Drapeau
Rouge du 13 octobre 1960 : « La coexistence pacifique est une conception moderne de la
vie mondiale et de l’évolution de l’humanité.
C’est à la classe ouvrière et à ses penseurs que l’on doit la recherche
et la découverte d’un mode véritablement civilisé de solution des conflits,
d’une méthode nouvelle vraiment populaire et démocratique, de lutte pour la
transformation de la société et du monde, la coexistence pacifique. » Plus que jamais le crétinisme parlementaire
allait frapper :
les révisionnistes se fixèrent comme objectif « la liquidation du divorce entre le
Parlement et les masses laborieuses de Belgique » ( extrait de la thèse 39 pour le XIVe Congrès ) et ils défendirent la conception
de la transition pacifique au socialisme en soutenant que « la réalisation d’une série de
réformes de structure constituera un élargissement de la démocratie, marquera
des étapes dans la voie de la transformation de la société capitaliste à la
société socialiste »
( extrait de
la proposition de nouvel article premier des Statuts du Parti soumise au XIVe Congrès ).
Si cette débauche d’insanités anti-marxistes se répandit
effectivement au début des années 60 dans le PCB, encore une fois on ne peut
selon nous rattacher la profonde corruption révisionniste du Parti à cette
époque précise. On ne peut y rattacher en fait que la réaction de refus
intransigeant des vrais cadres et militants marxistes-léninistes contre son
hégémonie triomphante et affichée. Mais quoi qu’il en soit, c’est cette saine
réaction contre une pourriture politique et idéologique toujours plus
envahissante qui nous amène à porter un jugement très positif sur la scission
de 1963 dans le PCB. Hélas l’histoire ne s’arrête pas là et on juge aussi
l’arbre à ses fruits : la récolte sera à l’opposé des espérances ...
La faillite du mouvement « mao » en Belgique ( dont les
derniers reliquats, à commencer par le Parti du Travail de Belgique ( PTB ), sont aujourd’hui au moins autant
révisionnistes et opportunistes que les dirigeants du PCB en 1963 ) est patent à cet égard. Nous
pensons que l’écueil sur lequel ce mouvement « mao » a sombré est la question de la
stratégie et de la pratique révolutionnaires ( et donc
entre autres de la lutte armée ). Pour de multiples raisons ce mouvement s’est unanimement
révélé incapable de comprendre que le rejet du révisionnisme et un retour
conséquent aux positions révolutionnaires du Marxisme-Léninisme
exigeait de rompre avec le légalisme, le pacifisme, le crétinisme
parlementaire, et tous les attributs tactiques du réformisme, et il a creusé
lui-même sa tombe en s’enferrant dans un radicalisme verbal, dogmatique et
gratuit, dont la stérilité engendra populisme, stagnation et finalement
implosion. Dans d’autres pays où la critique marxiste-léniniste au
révisionnisme des partis issus de la IIIe
Internationale s’est combinée à la lutte armée ( même pour une part réduite du
mouvement seulement ),
de grandes et nouvelles perspectives se sont ouvertes aux forces
révolutionnaires communistes ( ainsi en Espagne, en Italie ). Mais là où, comme en Belgique, ce
saut qualitatif nécessaire ne se réalisa pas, ou, comme en France, où il ne
dépassa pas quelques prémices, le mouvement « mao » fit long feu et périclita
irrémédiablement.
13.
Quels sont les précédents les plus immédiats de la
lutte armée révolutionnaire en Belgique ?
Il importe ici de s’entendre sur la notion de « lutte armée révolutionnaire ». En effet, selon que l’on désigne
par là une pratique armée inscrite dans une perspective révolutionnaire
historique ou une pratique armée menée par des révolutionnaires dans le cadre
d’une lutte populaire et/ou prolétarienne à finalité réformiste, la réponse à
la question sera différente. Dans le premier cas on doit remonter jusqu’au
siècle passé, dans le second on citera la grande grève de l’hiver 1960/1961.
Pour ce qui est d’une pratique armée inscrite dans une
perspective révolutionnaire historique, il faut remonter jusqu’en 1887/1888,
aux grandes grèves révolutionnaires lancées par les mineurs et les ouvriers du
Centre, du Hainaut et du Borinage. La figure de proue de ce mouvement fut
Alfred Defuisseaux, le fondateur du Parti Socialiste
Républicain ( PSR ) que l’on pourrait qualifier à de nombreux égards de
blanquiste. La revendication principale de ces grèves était le suffrage
universel ( pour lequel Defuisseaux
lutta infatigablement ) mais, à leur époque, elles s’inscrivaient dans un réel
projet révolutionnaire. L’usage des armes et de l’explosif y était largement
répandu et ainsi, par exemple, chaque nuit les mineurs allaient dynamiter des
maisons de jaunes. L’action armée s’étendit aussi à des objectifs officiels,
comme l’Hôtel de Commerce de La Louvière où deux
officiers furent blessés lors d’un attentat ( car, bien entendu, la troupe avait
été dépêchée dans la région ), etc. Parallèlement à la
grève et aux actions armées, étaient organisés des « meetings noirs », ainsi dénommés parce qu’ils se
tenaient dans l’obscurité afin d’empêcher d’éventuels mouchards d’identifier
les participants. Mais au terme de longues manœuvres la police parvint à
infiltrer trois de ses agents dans l’appareil du PSR, infiltration qui fut à
l’origine de nombreuses arrestations, du démantèlement du parti et finalement
du célèbre procès dit du « Grand Complot » ( 1889 ). Cette lutte des années 1887/1888 constitue un événement
marquant dans l’histoire politique du prolétariat belge, car c’est à la faveur
de sa défaite que les réformistes du POB ( qui pour
leur part avaient condamné les grèves ) imposèrent définitivement leur hégémonie
sur le mouvement ouvrier.
Si l’on choisit de regrouper sous la formule « lutte armée révolutionnaire » toutes les actions menées par des
révolutionnaires même dans un cadre finalement réformiste, il faut par contre
remonter bien moins loin. Que l’on pense simplement à la Résistance
anti-fasciste où les communistes jouèrent un rôle de premier plan ( au
prix de lourds sacrifices ) et durant laquelle d’innombrables actions armées furent
menées contre l’occupant, les rexistes, les collaborateurs, etc.
Que l’on se souvienne aussi des événements liés à l’« affaire royale » : 136 attentats recensés entre le 26
juillet et le 1er août 1950, dont 59 à l’explosif — pour l’essentiel
contre des voies ferrées. Et bien sûr on ne peut manquer de rappeler la grande grève
de l’hiver 1960/1961 : 1.350 actions de sabotage comptabilisées entre le 22
décembre et le 17 janvier ! De nombreux pylônes et voies ferrées dynamités, des
journaux bourgeois incendiés, des tirs d’armes à feu contre les rares autobus
en service, etc. Mais il faut bien faire la
part des choses en ce qui concerne ces exemples et ces chiffres. Une part sans
doute importante des actions armées menées furent le fait d’hommes et de femmes
ayant comme seul objectif la libération nationale en 1940-1944, l’abdication de
Léopold III en 1950 et le retrait de la « Loi unique » en 1960/1961. Ce qui, au niveau du
sens et du contenu, différencie fondamentalement leurs interventions de celles
des communistes et des révolutionnaires qui ne perdent jamais de vue l’objectif
final de la révolution prolétarienne.
14.
Quelle était votre analyse du contexte politique et
social de l’Europe en général, et de la Belgique en particulier, au moment de
la naissance des Cellules Communistes Combattantes ? Ce contexte apportait-il réellement les conditions
objectives pour le développement de la lutte armée révolutionnaire ?
Quelles peuvent être les conditions objectives pour le
développement de la lutte armée révolutionnaire ? Et précisément, de quelles
manifestations de lutte armée parle-t-on ? Nous pensons que les options
stratégiques se prennent au regard des objectifs historiques et des caractères
généraux de l’époque, seules les modalités
d’application de la stratégie doivent s’adapter aux contextes ponctuels et
particuliers. Alors, quelles peuvent être les conditions objectives requises
pour l’engagement de la propagande armée ? À notre avis, celles de toute
lutte révolutionnaire aujourd’hui dans les démocraties impérialistes, fiefs du
réformisme et du trade-unionisme. C’est-à-dire une exacerbation des
contradictions de classe due à une crise persistante qui révèle combien le
réformisme et le trade-unionisme sont étrangers aux intérêts fondamentaux du
prolétariat et combien il est nécessaire d’emprunter d’autres voies. Nous
allons illustrer cela par un bref historique.
Dans les années 60, la position politique et idéologique du
réformisme et du trade-unionisme était particulièrement inexpugnable : la croissance économique ( la
production s’accroît en moyenne de 6,1 % l’an entre 1961 et 1972 ) et l’augmentation fantastique de
la productivité ont des retombées très positives sur l’emploi et les revenus.
De 1961 à 1973, le revenu d’une famille moyenne de salariés ( exprimé
en terme de pouvoir d’achat ) double suite à la hausse des salaires et parce que dans de
nombreux cas la femme ou un autre membre de la famille prend également un
emploi. Dans le budget familial moyen d’un ouvrier, la part de l’alimentation
diminue de 38 à 28 %
dans la même période. Et le discours dominant affirme dur comme fer que cette
tendance est définitive, irrévocable, que le réformisme et le trade-unionisme
paient et qu’ils vont payer jusqu’à la fin des temps ...
La réactivation de la crise générale du mode de production
capitaliste qui surgit dans les années 1970 va bouleverser tout ça. L’impact de
la crise 1973-1975 est rude pour le prolétariat belge, malgré d’importantes
luttes ouvrières défensives comme au Val Saint-Lambert, à Fabelta-Tubize,
etc. Alors qu’en 1974 l’on comptait seulement 95.000 chômeurs, on en dénombrera
322.000 en 1980, un chiffre qui reflète insuffisamment le problème du
sous-emploi car il faut aussi considérer la hausse du nombre des prépensionnés ( 4.400 en 1975, 91.000 en
1981 ), des sous-statuts précaires du genre CST ou TCT ( 10.800 en 1975, 63.000 en 1980 ), des assistés sociaux, etc. Toutefois, les mobilisations prolétariennes et
une succession de gouvernements « travaillistes » ( de
coalition socialiste / sociale-chrétienne ) attachés aux recettes keynésiennes
de relance par la stimulation de la consommation permettent d’atténuer le choc
au niveau des salaires et des revenus de remplacement ( allocations de chômage, etc. ) : de 1974 à 1981 le salaire réel augmente encore de un pour
cent par an.
Le prolétariat belge allait souffrir plus brutalement de
l’impact de la crise de 1980-1982 car cette fois il n’est plus seulement
atteint dans le domaine de l’emploi, mais aussi par une baisse des revenus, un
renforcement de l’exploitation, la perte d’acquis sociaux, etc.
De 1981 à 1985, la diminution moyenne du pouvoir d’achat par emploi est de
l’ordre de 2,2 %
l’an, soit en fait 8,7 % de perte cumulée. La perte cumulée de revenu disponible
par ménage est évaluée à 4,8 %. Par contre, le niveau du taux de profit des entreprises ( qui
avait quelque peu stagné entre 1974 et 1981 ) augmente de 4,3 % l’an durant la même période, soit
17,2 % de gains
cumulés. Ce résultat est le fruit des politiques anti-ouvrières des
gouvernements Martens / Gol ( coalition social-chrétienne / libérale ), les licenciements massifs et la
baisse du salaire réel permettent des gains de productivité considérables.
C’est ainsi que, si l’on fixe à 100 le coût salarial par unité produite aux USA
en 1970, on obtient pour la Belgique un indice de 248,9 en 1980 et de 142,9 en
1985, soit un gain de productivité de 74 % en cinq ans ! Dans le même temps, la moyenne des
mêmes indices auprès des principaux pays concurrents ( USA,
Canada, Japon, Pays-Bas, RFA, France, Italie et Royaume-Uni ) passe de 223,1 à 171,1 — soit une
modification de 30 %
seulement. À cela il faut ajouter la
suppression de 170.000 emplois entre 1974 et 1985, qui participe à la nouvelle
flambée du chômage illustrée par le tableau ci-dessous :
|
|
Emploi intérieur |
Chômage |
|
1980 |
3.798.000 |
322.000 |
|
1981 |
3.719.000 |
416.000 |
|
1982 |
3.671.000 |
490.000 |
|
1983 |
3.640.000 |
545.000 |
|
1984 |
3.641.000 |
546.000 |
Cette situation va engendrer un nouveau cycle de lutte qui culminera avec la
grande grève du secteur public lancée en 1983 par les cheminots. Ce cycle
comportera bien sûr des luttes où les intérêts de fractions du prolétariat
seront mis en avant ( par exemple, l’opposition au plan de restructuration de Cockerill-Sambre, dont la manifestation des sidérurgistes à
Bruxelles en 1982 fut un moment très combatif ), mais aussi des luttes à caractère
de plus en plus politique dans l’intérêt de l’ensemble du prolétariat ( par exemple, les mobilisations pour
la défense de l’index et pour le maintien du secteur public ) et même visant directement le
gouvernement en place ( comme la grande grève de septembre 1983 qui fit
effectivement vaciller le gouvernement Martens 5 ). Par ailleurs ces luttes ne
pouvaient éviter la radicalisation : de chaque côté on lutte le dos au
mur. Les capitalistes belges sont harcelés par la concurrence internationale
qui de 1974 à 1983 ne cesse de leur rafler des parts du marché et ils n’ont
d’autre solution qu’une surexploitation de leurs salariés ... ce qui impose en priorité d’en
briser la capacité de résistance. Les licenciements de délégués syndicaux
prennent alors une nouvelle ampleur et les luttes qui s’ensuivent,
naturellement extrêmement combatives, débouchent parfois sur le lock-out si pas
sur la fermeture pure et simple des usines où les ouvriers se montrent trop
rétifs aux diktats patronaux. La grève à Cuivre et Zinc en 1983 reste le type
même de conflits de cette catégorie.
Une double tendance s’affirmait alors. D’une part les
conflits deviennent moins fréquents ( de 1978 à 1984 le nombre
de journées de travail perdues pour fait de grève chute de 75 % ), ce qui est logique dans la mesure
où ils exigent de plus en plus de sacrifices pour des résultats toujours plus
aléatoires. D’autre part ces mêmes conflits deviennent plus profonds, plus
radicaux, plus politiques. À partir de là — et ceci est très important — la politique
et l’idéologie réformistes devaient inévitablement entrer en crise : non seulement le réformisme et le
trade-unionisme se révèlent incapables d’apporter des réponses aux besoins des
masses en ces jours d’épreuves, mais de surcroît il s’avère que la
configuration organisationnelle de classe établie par les réformistes au temps
de leur splendeur de la décennie 1960-1970 laisse en fait le monde du Travail
désarmé face à une agression ouverte de la bourgeoisie. La chute du niveau de
vie des masses, la réactivation de la crise générale du mode de production
capitaliste ( dont la caducité apparaît plus crûment ), le bilan négatif des politiques
réformistes et des formes de luttes traditionnelles, pacifiques et légales, etc., sont alors autant d’éléments qui créent des
conditions objectives favorables pour l’impulsion d’une initiative de lutte
révolutionnaire. Des conditions par ailleurs renforcées par une importante
mobilisation populaire contre la guerre à la même époque.
Jusqu’à la fin des années 1970 la tendance à la guerre se
manifeste de manière peu perceptible pour les masses. Ainsi, par exemple, la
hausse des dépenses militaires est perçue bien plus comme un gaspillage honteux
( parmi
tant d’autres )
que comme l’expression d’une réelle menace pour la paix en Europe. Et beaucoup
ont d’autres soucis que l’augmentation des interventions militaires
impérialistes dans les pays dominés, le surarmement des USA, la multiplication
des conflits régionaux qui traduisent l’affrontement entre les deux grandes
puissances, etc. En 1979, le projet
d’installation de 48 missiles atomiques US de type Cruise
en Belgique ( dans le cadre d’un plan plus vaste concernant aussi
les Pays-Bas, la RFA, le Royaume-Uni et l’Italie ) va brusquement dévoiler la réalité
et la gravité de la menace de guerre et entraîner une opposition importante. De
gigantesques mobilisations populaires ( 200.000
manifestants à Bruxelles en 1981, le double en 1983 ! Soit un belge sur 25 dans la rue
et la manifestation de masse la plus énorme depuis la libération de Bruxelles
en 1944 )
expriment un large et net refus des missiles US : 79 % de la population se déclare
hostile à l’implantation. Ce qui n’empêche nullement que les Cruise soient déployés en 1985 à la base de Florennes ... et ce qui ajoute encore au discrédit des réformistes qui
tiennent les rênes du mouvement anti-guerre et ont toujours prétendu que
l’expression d’un refus populaire, alliée aux vertus d’un débat parlementaire,
suffirait à empêcher cette installation.
Pour résumer, on peut dire qu’à l’époque de la gestation ( dès
1983 ) et de
l’apparition publique ( 1984 ) des Cellules Communistes Combattantes, une ligne de
fracture bien nette se dessinait entre les masses et le régime, et cela dans
des domaines aussi essentiels que l’emploi, les salaires, les droits sociaux et
la paix. Cette fracture était d’autant plus propice à l’initiative
révolutionnaire que les réformistes se trouvaient incapables de la réduire : les méthodes de lutte et les
formes corporatistes d’organisation héritées des années de croissance
économique et de collaboration de classe institutionnalisée avaient montré leur
inaptitude à répondre aux besoins des masses. Seuls les communistes
révolutionnaires étaient en mesure de proposer une alternative globale et
sérieuse au capitalisme en crise, au capitalisme-fauteur-de-guerre.
Et à ce tableau général de la situation belge ( dont
certains traits étaient communs à d’autres pays européens ), il faudrait encore ajouter
nombres de contradictions secondaires ( parce qu’à caractère réformiste ) qui n’en contribuaient pas moins à
rendre le terrain fertile au travail révolutionnaire, pour peu que l’on
développât une politique correcte.
Bien entendu, cela ne signifie nullement qu’au moment de la
naissance des Cellules Communistes Combattantes ( ni
d’ailleurs dans les années qui suivirent ) la Belgique ait traversé une « situation révolutionnaire » telle que définie par Lénine dans
la très célèbre citation :
« Quels sont, d’une façon générale, les indices d’une
situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant
les trois principaux indices que voici :
1. Impossibilité pour les classes dominantes de
maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du "sommet" crise
de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le
mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin.
Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que "la
base ne veuille plus" vivre comme auparavant, mais il importe encore que
"le sommet ne le puisse plus". 2. Aggravation, plus qu’à
l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées. 3. Accentuation
marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se
laisse tranquillement piller dans les périodes "pacifiques", mais
qui, en période orageuse, sont poussées tant par la crise dans son ensemble que
par le "sommet" lui-même, vers une action historique indépendante.
Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté
non seulement de tels ou tels groupes ou partis, mais encore de telles ou
telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. » ( La faillite de la IIe Internationale, Œuvres complètes, vol. 21,
p. 216, 1960, Moscou. )
La Belgique ne connaissait pas une situation révolutionnaire
au début des années 1980, principalement parce qu’il n’y avait aucune crise de
régime : le
pouvoir bourgeois savait exactement ce qu’il voulait et s’était donné les
moyens de l’imposer au prolétariat avec les gouvernements Martens / Gol et
les « pouvoirs
spéciaux ».
Et s’il y avait eu crise de régime à ce moment, combinée à la récession sociale
et à la relance de la lutte des classes, l’on aurait encore été fort loin d’une
issue révolutionnaire dans la mesure où les forces communistes étaient — comme
elles le sont toujours — excessivement rares et dispersées. Or Lénine précisait
plus loin dans le texte déjà cité :
« ... la révolution ne surgit pas de toute situation
révolutionnaire mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs
ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la
"classe" révolutionnaire de mener des actions révolutionnaires de
masse assez "vigoureuses" pour briser complètement ( ou partiellement ) l’ancien gouvernement qui ne
"tombera" jamais, même à l’époque des crises, si on ne le "fait
choir". »
La réalité politique et sociale de la Belgique au moment de
l’émergence de notre organisation ne correspondait donc pas à une « situation révolutionnaire ». Mais elle constituait pourtant un
contexte extrêmement favorable pour l’activité révolutionnaire eu égard à la
récession sociale, au programme d’austérité, à la tendance à la guerre, au
discrédit des forces réformistes et à la grande résistance du prolétariat aux
attaques de la bourgeoisie.
Pour reprendre les termes de la question posée, cela « apportait-il réellement les
conditions objectives pour le développement de la lutte armée révolutionnaire » ? Oui, nous en restons persuadés,
mais qu’il soit très bien compris que nous parlons dans ce cas d’une pratique
armée dont l’objet n’est pas de monter directement à l’assaut du pouvoir mais
bien d’élever la conscience politique du prolétariat, de faire vivre le projet
communiste et de crédibiliser la stratégie révolutionnaire, de répandre les
thèses marxistes-léninistes parmi les avant-gardes combatives, d’entreprendre
le processus d’unification et de construction partitiste,
etc., bref d’une lutte armée révolutionnaire se
définissant essentiellement comme propagande armée.
15.
Pouvez-vous développer plus amplement la distinction
entre contradiction à caractère réformiste et contradiction à caractère
révolutionnaire, distinction à laquelle vous semblez tenir ?
Nous ne tenons à cette distinction que dans la mesure où
elle nous paraît réelle, utile pour le travail d’analyse. Ni plus ni moins. Il
s’agit de distinguer deux catégories de contradictions, selon qu’elles puissent
être résolues dans le cadre du capitalisme ou que leur résolution exige un
bouleversement révolutionnaire, selon qu’elles concernent une fraction sociale
seulement ou l’ensemble de la classe révolutionnaire, le prolétariat. Les
contradictions à caractère révolutionnaire ne s’expriment pas pour autant en
permanence de façon aiguë, mais elles restent indissociables du système
capitaliste, de ses cycles, de sa tendance obligatoire au développement. Nous
pensons que deux grandes contradictions à caractère révolutionnaire s’affirment
à notre époque dans l’Europe impérialiste : la contradiction opposant le
prolétariat au capitalisme en crise ( et donc à la bourgeoisie
et aux politiques gouvernementales anti-ouvrières ) et la contradiction opposant tout
le peuple à la tendance à la guerre impérialiste ( et donc aux menées des grandes
puissances et aux pactes militaires impérialistes ). Et de fait, toute l’action de
notre organisation en 1984/1985 s’est déployée sur ces deux espaces de lutte.
Croire qu’un espace de lutte en vaut un autre — et que la
seule chose qui compte est la ligne politique qu’on y défend ou la radicalité
qu’on y apporte — est une erreur subjectiviste. Bien sûr, il est vrai que le
seul fait de placer son action sur le terrain d’une contradiction à caractère
révolutionnaire ne constitue pas nécessairement une démarche révolutionnaire : il suffit de passer en revue les
politiques trade-unionistes et pacifistes dominantes aujourd’hui dans le cadre
des luttes anti-austérité et anti-guerre pour le constater. Et il est vrai que
les révolutionnaires peuvent également s’engager à l’occasion avec des
résultats tactiques positifs dans le contexte de contradictions à caractère
réformiste. Mais, à terme, seules les contradictions à caractère
révolutionnaire sont centrales ( stratégiques ) pour les communistes, car les
réformistes et les réformes sont incapables d’y répondre à l’attente des masses
et que cette attente ne peut historiquement que gagner en importance. Les
contradictions à caractère réformiste ne peuvent retenir que l’intérêt tactique
des communistes, car dans ce cas les réformistes sont en mesure d’y proposer
des solutions véritables et d’un accès bien plus aisé que la voie
révolutionnaire.
16.
Pouvez-vous développer plus amplement le concept de
centralité ouvrière que vous défendez si fréquemment ? Ce concept n’est-il pas périmé aujourd’hui vu la
réduction permanente de la classe ouvrière depuis un demi-siècle ?
Nous pensons que la diminution de l’importance relative de
la classe ouvrière dans les pays impérialistes européens donne précisément une
dimension nouvelle à la centralité ouvrière dans le processus révolutionnaire
de ces pays. Mais avant d’examiner cette dimension nouvelle il convient de
réfléchir à cette notion de « réduction permanente » dont fait état la question posée.
Car à ce propos pas mal de sottises ont déjà été proférées.
Les faits et les chiffres tout d’abord. Au début du siècle
en Belgique, les travailleurs manuels représentaient 88 % de l’emploi salarié. En 1930 ce
taux était tombé à 80 % et en 1961 à 64 %. En 1975 il n’était plus que de
51,3 %. Certes,
à l’échelle mondiale la forte extension de la classe ouvrière dans les pays
dominés et nouvellement industrialisés compense très largement cette réduction
propre aux centres impérialistes. Tandis qu’en dix ans la part de la population
active employée dans l’industrie chutait de 42 à 29,1 % en Belgique, elle croissait de
21,8 à 33,8 %
en Corée du Sud. Ou encore, si elle baissait dans le même temps de 34,4 % à 26,9 % aux USA, elle augmentait de 6,4 à
21,1 % en
Chine. Ces tendances opposées sont d’ailleurs partiellement liées dans la
mesure où elles reflètent notamment le transfert de secteurs entiers de
l’activité industrielle des centres vers les pays à main-d’œuvre bon marché ( on peut citer l’exemple de
l’effondrement de l’emploi, en France et en Belgique, dans le secteur du
textile et de la confection, qu’il faut situer en parallèle de la pleine
extension de ce secteur en Asie ou dans le Maghreb : l’industrie textile marocaine
emploie déjà 180.000 salariés et prévoit que cet effectif passera à 400.000 en
2003/2004 si son rythme de croissance se maintient ; en France 15.000 emplois sont
perdus chaque année dans le même secteur ). Mais quoi qu’il en soit la
diminution de l’importance de la classe ouvrière dans les centres impérialistes
est un phénomène objectif dont les révolutionnaires communistes doivent tenir
compte dans leurs analyses.
Un autre aspect de la question doit aussi être abordé. En ce
qui concerne la situation propre de nos pays, on aurait tort de considérer la
diminution de l’importance de la classe ouvrière indépendamment de
l’élargissement du prolétariat dans son ensemble. Si d’un côté la part de
l’emploi industriel diminue dans l’emploi salarié en général, d’un autre côté
l’emploi salarié en général connaît une extension constante. Le tableau I
illustre clairement cette tendance. Le total général de la population active
indique une augmentation de 13 % entre 1961 et 1981 ; elle passe de 3.512.463 à
3.971.843 unités. Durant la même période le prolétariat dans son ensemble ( sous-total no 2 ) connaît une augmentation de 14,8 % ; il passe de 2.848.600 à 3.040.274
unités. Remarquons donc que cette augmentation particulière est supérieure à
l’augmentation moyenne de la population active. Toujours dans le même temps, la
bourgeoisie et petite bourgeoisie ( sous-total n° 1 ) connaissait une hausse de 7,8 % ; elle passait de 820.353 à 884.129
unités. Remarquons maintenant que cette augmentation particulière est nettement
inférieure à l’augmentation moyenne de la population active.
Le défaut du tableau 1 est qu’il rend assez mal la réduction
de la part de l’emploi ouvrier industriel dans le volume de l’emploi salarié en
général. Il est vrai que cette réduction — tendance permanente — s’est surtout
concentrée lors de la crise de 1980-1982. Le tableau 2 est explicite à cet
égard.
Tableau
1
Situation sociale |
1947 |
1961 |
1970 |
1977 |
1981 |
|
Bourgeoisie et |
|
||||
|
Patrons et |
769.910 |
685.097 |
585.460 |
544.960 |
513.794 |
|
Employés et |
( 1 ) |
135.256 |
279.227 |
315.281 |
370.335 |
|
Sous total n° 1 |
- |
820.353 |
864.734 |
860.241 |
884.129 |
|
Prolétariat |
|
||||
|
Autres employés |
( 2 ) |
790.883 |
941.159 |
1.115.514 |
673.625 * |
|
Ouvriers |
1.354.369 |
1.596.985 |
1.605.892 |
1.500.977 |
1.857.618 * |
|
Aidants |
134.075 |
163.180 |
117.570 |
86.987 |
84.815 |
|
Chômeurs |
75.974 |
97.552 |
80.268 |
219.789 |
424.216 |
|
Sous total n° 2 |
- |
2.648.600 |
2.744.889 |
2.923.267 |
3.040.274 |
|
+ Miliciens |
24.957 |
39.193 |
32.991 |
30.306 |
28.557 |
|
+ Statuts inconnus |
- |
4.317 |
15.201 |
3.527 |
18.883 |
|
Total général |
3.505.984 |
3.512.463 |
3.637.818 |
3.817.292 |
3.971.843 |
( 1 ) + ( 2 ) = 664.453
* Statistiques établies sur d’autres bases ;
pour comparaison il faut totaliser 1.115.514 + 1.500.977 en 1977 et 673.625 +
1.857.618 en 1981, soit 2.616.481 pour 1977 et 2.531.243 pour 1981 ( Source : « L’Economie Belge » )
Tableau
2
(Source :
ONSS)
|
( Tous secteurs d’activités ) |
1974 |
1985 |
Pertes et gains |
En % |
|
Ouvriers |
1.603.700 |
1.208.500 |
- 395.200 |
- 24,6 |
|
Employés |
1.415.300 |
1.639.600 |
+ 224.600 |
+ 15,8 |
|
Total |
3.019.000 |
2.848.100 |
- 170.000 |
- 5,7 |
( Note : si ce tableau semble indiquer une
baisse absolue du nombre de prolétaires, cela tient au fait qu’il n’intègre pas
le demi million de chômeurs de l’époque, 546.000 exactement en 1984. )
Nous sommes donc confrontés à une double tendance. D’un côté
le prolétariat — c’est-à-dire la classe des travailleurs contraints pour vivre
de vendre leur force de travail dans le cadre du salariat capitaliste — est en
pleine expansion. D’un autre côté la classe ouvrière — à savoir la fraction
prolétarienne rassemblant les travailleurs productifs et industriels — est en
diminution essentiellement relative et accessoirement absolue. Et dans la
mesure où à l’origine le prolétariat correspondait quasi exclusivement à la
classe ouvrière ( ce qui permettait à Engels d’écrire dans les
Principes du Communisme : « Le prolétariat, ou la classe des ouvriers, est, en un mot,
la classe laborieuse de l’époque actuelle » ), nous pouvons résumer le problème
qui nous occupe en disant que le prolétariat a perdu en homogénéité ce qu’il a
gagné en étendue.
Cette nouvelle situation résulte de plusieurs phénomènes. En
premier lieu par ordre d’importance, il y a l’absorption par les grandes
sociétés capitalistes de nombreuses activités économiques autrefois assumées
par la petite bourgeoisie indépendante, artisanale, commerçante ou
intellectuelle. À vrai dire il n’est plus un seul secteur de leur activité
traditionnelle d’où les petits-bourgeois indépendants ne soient impitoyablement
chassés par des sociétés capitalistes. L’exemple du secteur de la distribution
est des plus flagrants, mais en fait l’ensemble du domaine des services est
frappé de la même manière : une constellation d’indépendants cèdent le terrain à
quelques grands groupes employant exclusivement le travail salarié. Le
phénomène s’étend également aux professions libérales — pourtant jusqu’il n’y a
pas longtemps fief absolu de la petite-bourgeoisie.
Citons par exemple des juristes salariés dans des bureaux d’avocats, des
chercheurs embauchés par les laboratoires des trusts, des médecins travaillant
pour des hôpitaux, etc. Partout donc le
salariat étend sa loi. Il importe aussi de souligner une manifestation
particulière du phénomène, dont les statistiques concernant l’augmentation de
l’emploi salarié sont incapables de rendre compte. Il s’agit de toutes les
sortes de dépendance qui lient de plus en plus étroitement des éléments
formellement indépendants aux groupes capitalistes et qui induisent une quasi prolétarisation des premiers. C’est le cas pour
ces agriculteurs ou éleveurs toujours formellement propriétaires de leurs
exploitations mais avant tout asservis aux grands groupes financiers ( auprès desquels ils sont endettés
jusqu’au cou, ils ont dû hypothéquer leurs terres et leurs biens ; en Belgique, dans l’agriculture,
les capitaux empruntés ont plus que triplé au cours des dix dernières années
alors que les fonds propres n’ont augmenté que de 64 % ; le rapport entre les deux,
exprimant le degré d’indépendance du secteur vis-à-vis du capital financier,
est ainsi tombé de 81 à 70 % ) et aux groupes de l’agro-alimentaire ( qui fixent d’autorité la nature et
le volume des productions, en contrôlent la commercialisation, imposent des
méthodes professionnelles, etc. ) ... Quand il n’est pas question de
conglomérats uniques s’étendant de la finance à l’agro-business ! C’est également le cas pour ces
détaillants qui formellement indépendants et parfois propriétaires de leurs
installations commerciales sont entièrement asservis à des grands groupes de
production ou de distribution via le système de franchise. Finalement ce sont
ces groupes qui choisissent et fournissent les marchandises, en assurent la
promotion, fixent les marges bénéficiaires, etc.
Autre phénomène à l’origine de la formidable expansion du
prolétariat au-delà de l’usine et de la mine, le développement de la
bureaucratie impérialiste. Bureaucratie de l’État
bien sûr mais aussi et surtout bureaucratie envahissante du grand capital.
Certes des concentrations économiques de plus en plus vastes exigent des
structures de gestion, communication, coordination et contrôle en rapport, mais
l’impérialisme pour sa part multiplie avant tout des secteurs parasitaires.
Citons les activités bancaires, de courtage, de finance, d’assurance ... Remarquons combien le commerce
international nécessite d’administration pour répondre aux formalités
douanières, aux opérations de change, aux spécificités des législations, etc. Rappelons l’infernale sophistication des
techniques commerciales qui se traduit en un investissement toujours plus
démesuré dans le factoring, le marketing, la publicité, etc.
Le poids de cette bureaucratie impérialiste se fait particulièrement sentir en
Belgique, dans la mesure où notre pays représente depuis longtemps une zone
privilégiée pour les quartiers généraux ou les centres de coordination des
sociétés multinationales, tout comme pour des institutions transnationales de
la bourgeoisie impérialiste — à commencer par la CEE.
La marginalisation de la petite-bourgeoisie
et la réduction constante de la paysannerie débouchent,
pour ainsi dire, sur un prolétariat toujours plus vaste face à une bourgeoisie
toujours plus dominante. La bipolarisation de la société capitaliste atteint en
Belgique des sommets inégalés ... qu’elle tend à dépasser encore. Concrètement, tout le
discours dominant exaltant les vertus des petits et moyens entrepreneurs
recouvre une réalité de plus en plus accablante pour la petite bourgeoisie. Les
petits indépendants sont contraints à céder toujours plus de terrain, toujours
plus de parts du marché ; ils se retrouvent forcés à des conditions et des horaires
de travail démentiels pour des revenus en chute libre ; ils doivent faire face à la
concurrence de plus en plus sauvage des « nouveaux entrepreneurs » qui, désespérant de trouver un
emploi décent, louent leur va-tout ( c’est-à-dire engagent leurs
économies ou héritages, s’endettent, sacrifient leur droit à la sécurité
sociale, etc. ) en se jetant dans des petits
métiers ingrats, peu lucratifs quand pas avilissants. Certes ces « nouveaux battants » gonflent un temps les effectifs de
la petite bourgeoisie indépendante mais, fondamentalement, ils la fragilisent
et la déstabilisent. Les économistes bourgeois qui se complaisent à voir dans
ce gonflement d’effectifs une issue à la crise de l’emploi confondent ce qui
est un symptôme de cette crise avec l’illusoire remède à celle-ci, qu’ils
attendent en vain. La bipolarisation de classe croissante et le remodelage du
prolétariat qui en découle influence bien évidemment le domaine de la lutte des
classes. Et c’est à ce niveau qu’apparaît la dimension actuelle de la
centralité ouvrière.
Rares ont été les pays et les époques où le Parti du
prolétariat, tout en conservant ses objectifs historiques, en suivant sa ligne
propre et en défendant ses intérêts spécifiques, n’ait pas dû passer alliance ( ou
tout au moins essayer ) avec la paysannerie ou la petite bourgeoisie — voire même
avec la bourgeoisie nationale. C’était inévitable quand il s’agissait de lutter
contre un régime féodal ou semi-féodal, contre la
colonisation ou l’oppression impérialiste étrangère, tant que le prolétariat
restait extrêmement minoritaire par rapport à la paysannerie, etc. Aujourd’hui encore l’alliance entre le
prolétariat et la paysannerie semble incontournable dans la plupart des pays
dominés et, dans certains cas, il conviendrait même de l’étendre à la petite-bourgeoisie ( ou du moins des secteurs
particuliers de celle-ci ). Cela s’explique naturellement par le fait que le
prolétariat dans ces pays dominés doit encore franchir des étapes historiques
dépassées depuis longtemps dans les pays dominants de la chaîne impérialiste ( indépendance nationale,
démocratisation, etc. ).
Car chez nous aussi, au siècle passé comme au début de
celui-ci, le prolétariat a dû passer alliance avec la petite bourgeoisie ( et
dans une moindre mesure, la paysannerie ) pour arracher à la bourgeoisie les
réformes démocratiques qui lui permettaient d’élargir sa lutte. Précisons à cet
égard que la perversion de cette lutte par les réformistes de la
social-démocratie ( qui troquant la finalité contre les moyens ont
substitué une réforme relative de la société bourgeoise à la marche
révolutionnaire vers le socialisme ) ne remet pas en cause la
correction intrinsèque de la lutte historique pour la démocratie.
Il importait que le Parti du prolétariat détienne la
direction de ces alliances de classe, y préserve son autonomie et conserve ses
objectifs propres. Cela s’est parfois réalisé, grâce au fait que le prolétariat
a toujours été supérieurement organisé par rapport à la petite bourgeoisie ou à
la paysannerie ( un actif auquel les communistes sont loin d’être
étrangers )
et qu’il dispose au travers du Marxisme-Léninisme
d’une arme théorique lui permettant de comprendre les tendances historiques
fondamentales et les intérêts respectifs des classes en présence — et donc
d’élaborer une politique précise et adéquate. De surcroît, porté par des
objectifs historiques bien plus vastes et puissants que ceux des classes avec
lesquelles il pouvait passer ponctuellement alliance, le prolétariat a toujours
occupé une place d’avant-garde dans les luttes pour des étapes historiques
intermédiaires ( démocratie,
indépendance nationale, etc. ).
Aujourd’hui dans les pays impérialistes européens il ne peut
être question d’alliances de classe comme il y a un siècle ou comme il doit
encore en être établies dans les pays dominés. Cela pour deux raisons.
Premièrement les classes avec lesquelles le prolétariat pouvait s’allier ont
objectivement perdu leur ancienne importance — souvent déterminante.
Deuxièmement le stade atteint ici par le développement du mode de production
capitaliste ( et notamment la prolétarisation de l’immense
majorité de la population active ) ne fixe plus aucun objectif préalable à la révolution
prolétarienne. Ces deux données sont étroitement liées du fait que le
développement capitaliste lui-même élimine progressivement et inexorablement ce
qui n’est ni prolétaire ni bourgeois et en même temps crée des conditions
objectives toujours plus propices à l’édification socialiste. Le ralliement
d’éléments issus de la petite bourgeoisie ou de la paysannerie à la révolution
prolétarienne reste bien entendu possible, souhaitable ... et inévitable, mais de tels
ralliements — aussi nombreux qu’ils pourraient être — relèvent de l’initiative
individuelle et non d’une démarche de classe en tant que telle. Ces ralliements
s’inscrivent au service des seuls intérêts prolétariens et dans la perspective
d’une révolution prolétarienne ayant pour objectif la dictature du prolétariat.
Qu’advient-il alors dans ce contexte de l’important concept
politique et stratégique de la « centralité ouvrière » ? La tendance révélée par l’analyse
des classes, qui veut que le prolétariat ait perdu en homogénéité ce qu’il a
gagné en étendue, constitue le cadre de la solution. La centralité de la classe
ouvrière ne s’exerce plus vis-à-vis des classes laborieuses non prolétariennes ( comme
c’était le cas quand « prolétariat » et « classe ouvrière » se confondaient face aux classes
intermédiaires ),
elle s’applique au sein même du prolétariat vis-à-vis des secteurs
prolétariens non ouvriers.
Cette centralité est motivée pour diverses raisons. Le fait
que la classe ouvrière a systématiquement constitué, dès son apparition et sans
discontinuité jusqu’à nos jours, le noyau dur des luttes populaires et
prolétariennes ne procède en rien du hasard.
La classe ouvrière bénéficie de très hautes traditions de
lutte, d’organisation ( en 1981, 96,2 % des ouvriers belges étaient syndiqués, soit un taux
nettement supérieur à celui des employés ), de solidarité, d’esprit de
sacrifice, de politisation et de détermination qui font défaut aux autres
fractions du prolétariat et spécialement à celles ayant assimilé des groupes
sociaux récemment prolétarisés et/ou qui ne sont pas encore passés par le
creuset de la lutte des classes ( ou même pire, dont les
manifestations antérieures de cet affrontement les voyaient ralliés au camp
bourgeois ).
Dans bien des cas les couches nouvellement prolétarisées restent encore
attachées au bagage idéologique de leur ancienne condition, sont plus
vulnérables aux manipulations du discours dominant et adoptent en conséquence
des attitudes en retrait de la combativité ouvrière ( ou
parfois carrément des comportements de jaunes ) lors des grandes épreuves de la
lutte des classes. Bien entendu cette donnée tend à évoluer et dans des régions
qui sont traditionnellement des bastions ouvriers, on peut voir des groupes
prolétariens non ouvriers s’engager sur des positions prolétariennes très
offensives ( citons par exemple les luttes du personnel communal
liégeois lors des grandes grèves de 1983 ).
Mais, plus fondamentalement, la centralité ouvrière au sein
du prolétariat s’impose du fait que le degré de contradiction opposant le
prolétariat ouvrier au mode de production capitaliste et à la bourgeoisie est
plus élevé que celui du prolétariat non ouvrier. Le prolétariat non ouvrier est
en contradiction avec le mode de production capitaliste parce qu’il se trouve
lésé des richesses créées par le travail social ( richesses
que s’approprie la bourgeoisie ) en même temps qu’il fait l’expérience à travers
l’austérité, le chômage, les grandes orientations de société, etc., de la nocivité du capitalisme devenu un obstacle au
libre développement des forces productives, au progrès social, culturel, etc. Le prolétariat ouvrier vit lui aussi tous ces
éléments de contradiction, mais d’une façon bien plus aiguë : c’est lui qui est le créateur des
richesses sociales que s’accapare la bourgeoisie pour leur donner tantôt le
caractère de capital additionnel, tantôt le caractère de revenu. Ce facteur ne
doit pas être sous-estimé. Si le prolétariat dans son ensemble est frustré de
la richesse qui naît du travail social ( les
prolétaires n’ont comme revenu que le produit de la vente de leur force de
travail ),
la classe ouvrière pour sa part est directement volée de cette richesse. Il
n’est certes pas de frontière tranchée entre prolétariat ouvrier et prolétariat
non ouvrier — les intérêts de classe sont fondamentalement indivisibles —, mais
ces deux catégories n’en existent pas moins et cela doit être pris en
considération dans l’analyse politique. L’expérience enseigne d’ailleurs que
les travailleurs sont d’autant plus déterminés dans la lutte des classes qu’ils
sont proches économiquement et/ou historiquement de la classe ouvrière.
Ce n’est pas tout de dire que la classe ouvrière détient de
hautes traditions de lutte et connaît un degré d’antagonisme élevé envers le
système capitaliste. Il faut ajouter que la classe ouvrière ( à
laquelle il convient d’associer pour l’occasion une majorité des travailleurs
des services publics ) est objectivement bien plus étroitement liée au projet
socialiste que ne le sont les fractions non ouvrières du prolétariat. Car la
classe ouvrière œuvre déjà dans le cadre d’une production collective et
industrielle, son travail est donc déjà socialisé — à la différence de ses
fruits. L’appropriation des moyens de production par les travailleurs et pour
les travailleurs est un projet libérateur d’autant plus accessible pour la
classe ouvrière que personne n’est mieux placé pour se rendre compte qu’il suffit pour cela de se saisir du pouvoir
politique. On comprend aisément que des prolétaires effectuant un travail
socialement absurde et stérile, dans le cadre d’un quelconque service financier
ou marchand de la bourgeoisie impérialiste, éprouvent
plus de difficultés à ce sujet.
Pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer, la thèse
de la centralité ouvrière dans la lutte prolétarienne pour la révolution
socialiste doit rester au premier plan dans la réflexion des communistes. En
valorisant cette thèse, le mouvement révolutionnaire communiste guidera
correctement le mouvement prolétarien vers les formidables potentialités
offertes par le stade de développement des forces productives et par la bipolarisation
toujours plus achevée de la société en deux classes antagoniques. À notre avis,
ces éléments révèlent aussi combien les centres impérialistes — telle l’Europe
occidentale par exemple — constituent à notre époque des espaces où
l’édification socialiste pourra aller infiniment plus vite, plus loin et plus
sûrement que ce ne fut jamais le cas dans le passé. À la condition expresse
qu’un cap rigoureusement prolétarien soit maintenu — suivant les enseignements
du Marxisme-Léninisme — et en sachant que la classe
ouvrière, guidée par son Parti, est la mieux, la seule habilitée à maintenir ce
cap historique.
[ L’essentiel de cette réponse a été repris dans
le document « Prolétariat
et classe ouvrière »
( janvier
1993 ) offert
par les auteurs à la revue italienne Rapporti Sociali dans le cadre du travail d’analyse « Analyse des classes dans lesquelles
est divisée la société bourgeoise » ( Note placée dans l’édition ) ].
17.
L’effritement de la classe ouvrière, l’isolement
d’unités de production de plus en plus spécialisées et la parcellisation des
luttes, n’est-ce pas là toute une série de facteurs concrets allant à
l’encontre d’un projet unificateur de lutte ?
Cette question peut être comprise de deux façons. La
première remettrait en cause le bien-fondé d’une politique de classe
centralisatrice et totalisante en fonction des facteurs énumérés. La seconde ne
remettrait pas en cause le bien-fondé de telle politique mais soulignerait la
multiplication et la transformation des problèmes tactiques qu’elle doit résoudre.
Nous pensons que les caractéristiques de l’évolution de l’organisation socio-productive, au contraire même d’infirmer la
possibilité et la nécessité d’une politique de classe centralisatrice et
totalisante, les renforcent toujours plus. Cependant nous ne nions pas qu’elle doit faire face à de nouvelles données.
En répondant à la question précédente nous avons traité de
l’« effritement » de la classe, nous avons démontré
l’ambiguïté de cette conception et avons conclu en précisant que les mutations
survenues dans la composition du prolétariat ( augmentation
de la part des travailleurs non productifs, etc. ) induisent précisément l’exigence
d’une nouvelle qualité de centralisme. Inutile donc de revenir ici sur cet
aspect des choses. Quant à l’isolement d’unités de production sans cesse plus
spécialisées, cela nous semble un facteur très largement surestimé, du moins si
on le comprend au niveau géographique. Bien sûr la bourgeoisie sait tirer des
leçons des attaques qu’elle subit ( elle ne finance pas pour rien
des instituts de sociologie ! ), elle a compris tout le danger des grandes concentrations
industrielles « à
la Poutilov » et est tentée de démanteler ce qui
a trop vite tendance à devenir des bastions de la classe ouvrière. Toutefois,
ici comme ailleurs, l’important n’est pas tant ce que souhaitent les bourgeois
mais ce que leur impose le mode de production capitaliste. Les velléités
d’isolement et de dispersion des unités de production ne résistent pas devant
la rationalité économique du regroupement des différents postes et secteurs de
fabrication, devant la supériorité de la grande production sur la petite.
Le seul « isolement » des unités de production qui connaisse un réel
développement n’est pas géographique mais se situe dans le domaine de la gestion : chaque maillon de la chaîne de
fabrication fait désormais l’objet d’une approche spécifique, d’une gestion
différenciée, ce qui permet de discerner les « centres de profit » des postes où les capitalistes
perdent de l’argent ( ou en gagnent moins ) et d’intervenir de façon modulée à
chaque endroit. Auparavant, une vision globale et unique de la gestion
mélangeait indistinctement maillons faibles et maillons forts du processus
d’exploitation. Il est indiscutable que les choses ont changé aujourd’hui. Mais
les nouvelles techniques de gestion n’impliquent pas un démantèlement physique
des concentrations ouvrières.
On pourrait dire que ce genre d’innovations, venues en
droite ligne du Japon, induisent de nouvelles
fractures non pas objectives mais subjectives parmi les travailleurs d’une
entreprise. Précédemment les travailleurs apparaissaient soit comme une
constellation de travailleurs individuels soit comme une figure collective, à
présent ils apparaissent de plus en plus souvent comme petits groupes définis
selon les postes de travail, les ateliers, etc., face
aux capitalistes. Ils s’en retrouvent, en tant qu’anneaux isolés dans le
processus de production, voués à une exploitation accrue. Mais telle
différenciation en vigueur aujourd’hui n’est certainement pas pire que celle
qui voit chaque travailleur faire individuellement l’objet d’une pression ! Or, cette différenciation « personnalisée » existe depuis que la classe
existe, les ouvriers ayant toujours eu dans le dos un garde-chiourme appelé
contremaître, porion, etc., chargé de les discipliner
sous peine de sanctions individuelles ... et cette différenciation n’a
jamais empêché la conscience de classe de se forger.
D’ailleurs, pour être complet, il faut encore souligner un
aspect du problème. Certes les nouvelles techniques de gestion, de management stimulées par la concurrence
et incontournables pour les capitalistes vont toutes dans le sens d’un
renforcement de l’exploitation, mais elles n’en désarment pas pour autant la
classe ouvrière. Que du contraire ! Pour exemple, la technique de
production à ligne tendue, just in time, qui
exclut tout stockage à quelque niveau du processus de fabrication et repose sur
les principes de « qualité
totale » et
flexibilité permettant de fournir dans des délais très brefs le volume exact de
marchandise demandé par la clientèle ... et qui est particulièrement
vulnérable à la traditionnelle « grève bouchon ». Rappelons-nous comment il y a quelques années la grève à
l’atelier de carrosserie chez Peugeot SA en France a paralysé l’ensemble de la
production ( et mis en difficulté le PDG Calvet, fervent adepte
de tout ce qui vient du Japon ). Plus récemment, sur une plus grande échelle, on peut
mentionner les grosses difficultés du projet « Saturn » par lequel General
Motors comptait sortir du taylorisme et du fordisme
pour adopter de nouvelles techniques de gestion et de production. La grève dans
une usine de l’Ohio démunie de stock a provoqué durant des semaines la
fermeture pour manque de pièces détachées de quinze autres usines en août 1992 ... L’évolution de l’organisation socio-productive ne handicape donc pas systématiquement le
prolétariat en ce qui concerne l’organisation de la lutte de classe, même si
elle va toujours dans le sens d’un renforcement de l’exploitation. Et
finalement la bourgeoisie, qui n’a plus la moindre confiance dans ses chimères « post-industrielles », s’en tient toujours aux méthodes
éprouvées de contrôle social, à commencer par la domestication des syndicats.
Voyons maintenant le problème de la parcellisation des luttes. Telle qu’elle est évoquée dans la question, cette parcellisation apparaît seulement comme un obstacle sur le chemin d’une politique de classe centralisatrice et totalisante. Elle est cet obstacle, c’est indiscutable, mais elle n’est pas que cela et il importe d’envisager le problème dans son intégralité. La parcellisation des luttes est autant un obstacle sur le chemin d’une politique de classe que l’expression de l’absence de telle politique, que le fruit de l’hégémonie des politiques et structures corporatistes. Dans ce sens, l’actuelle parcellisation des luttes n’a aucune qualité nouvelle qui la différencierait véritablement du passé, des époques où elle correspondait à la faiblesse du mouvement prolétarien. Certes des développements de l’organisation socio-productive favorisent aujourd’hui la parcellisation ( ainsi l’isolement en petits groupes, par postes ou ateliers des travailleurs d’une même entreprise face aux capitalistes ), mais il n’y a là rien de fondamentalement déterminant car ce facteur n’est qu’un élément parmi beaucoup d’autres, dont l’ensemble constitue la trame complexe des rapports entre les classes dans le cadre du capitalisme. Par exemple, l’isolement grandissant que nous venons d’évoquer est contrebalancé par la tendance générale à la concentration ( dont chaque jour apporte confirmation, citons seulement la fermeture de la petite fabrique de cigarettes BAT à Bruxelles