Collectif des prisonnièr(e)s des Cellules Communistes Combattantes,
hiver 1993-1994

La Flèche et la Cible

PRÉSENTATION

En 1987, nous avions appelé à un échange politique ouvert avec le mouvement communiste révolutionnaire. Cette initiative visait à briser l’isolement complet auquel nous étions alors soumis dans les geôles de la bourgeoisie impérialiste belge. En quelques semaines, de nombreux militants, des collectifs et des organisations de divers pays ont répondu constructivement à notre appel. De multiples questions furent présentées, touchant à divers aspects — tant généraux que particuliers — du domaine révolutionnaire. Nous voulons avant toute chose exprimer enfin notre reconnaissance à ces camarades pour la possibilité concrète qu’ils nous offraient là de rompre l’isolement, de surcroît sur le terrain des interrogations et discussions présentes au sein du mouvement révolutionnaire.

Il nous faut maintenant expliquer pourquoi cette latitude n’a pas été exploitée comme prévu, pourquoi nous achevons seulement aujourd’hui le travail en question. Plusieurs raisons se recoupent. Nous avons été surpris par l’ampleur de la tâche. Le nombre et la complexité des sujets abordés dépassaient de loin ce à quoi nous nous attendions. Les conditions d’isolement total que nous avons connues jusqu’à fin 1988 rendaient le travail excessivement ardu, d’autant qu’il ne s’agissait pas simplement d’exposer des réflexions et positions communes toutes prêtes mais bien souvent de produire des analyses sur des sujets que nous n’avions étudiés jusque là que trop superficiellement, d’ajuster / actualiser des points de vue en fonction de l’évolution de leurs objets, de tirer des bilans, d’approfondir des thèses, de traduire nos progrès, de corriger des erreurs, etc., à partir de l’expérience et de ses leçons.

L’année 1988 fut principalement consacrée à la préparation de la bataille du procès et de la grève de la faim contre le régime d’isolement. La victoire de cette dernière influença l’orientation de notre activité au cours des années suivantes. Sortis de l’isolement, nous privilégiâmes naturellement des contacts directs avec des camarades proches et des groupes se revendiquant des mêmes conceptions politiques que les nôtres. D’autre part nous pûmes enfin intervenir dans des débats en cours au niveau international, répondre à des questionnaires particuliers, etc.  Par exemple, nous sommes intervenus dans le débat sur « Parti et guérilla » animé par les camarades de la Commune Karl Marx ( prisonniers du PCE(r) et des GRAPO ), dans une crise qui a traversé des groupes militants aux Pays-Bas, dans le grand débat en cours en RFA — notamment à partir des nouvelles orientations de la RAF, nous avons répondu à des questionnaires présentés par des camarades de Catalogne, du Pérou, de Turquie, d’Allemagne, à des courriers divers, etc.  Bref, toutes sortes de boulots qui se succédaient et nous empêchaient de reprendre sérieusement le grand travail débuté en 1987. Nous ne l’avons pour autant jamais perdu de vue. Car nombre de matériaux accumulés dans son cadre ont très naturellement servi lors d’interventions particulières, de même que ces interventions étaient l’occasion de réunir des matériaux manquants. D’une façon ou l’autre les thèmes de réflexion, les sujets d’analyse se recoupaient inévitablement. Cela sera flagrant à plusieurs reprises : des pans entiers du travail que nous présentons ici ont déjà servi dans des échanges avec des camarades français, allemands, etc.  Nous l’indiquerons chaque fois et prions ces camarades d’excuser la répétition.

La petite histoire de ce travail en a aussi façonné l’aspect final. Bien que nous ayons cherché à en faire un tout le plus ordonné possible, il reste fort brut. À la base, plus de cent cinquante questions venues de nombreux horizons, qu’il a fallu trier, synthétiser, agencer. Parmi ces questions, certaines que les années écoulées ont rendues caduques, d’autres pour lesquelles nous n’avons pas de réponse ( ou du moins pas de réponse dont la publication présenterait un intérêt ), etc.  On pourrait croire que la variété initiale devait couvrir la totalité de « la question révolutionnaire », mais ce serait pêcher par spontanéisme. Certes les questions rassemblées traduisaient l’étendue des préoccupations du mouvement révolutionnaire, la répétition de certaines révélait leur priorité, etc., mais malgré cela les cinquante-huit questions que nous avons finalement retenues ne peuvent prétendre cerner de façon exhaustive le domaine théorique et politique, loin de là.

« Matériaux pour la Révolution », c’est exactement cela. Des éléments se voulant contribution à la réflexion générale qui, aujourd’hui plus que jamais, doit traverser tout le mouvement, toutes les forces révolutionnaires. Nous avons cherché à apporter cette contribution dans les domaines les plus centraux, primordiaux, et bien entendu nous avons veillé à lui donner la plus grande cohérence, la qualité la plus globalisante. Maintenant il faut aller plus loin, le débat doit s’étendre et se renforcer. Notre contribution se veut aussi stimulation de ce mouvement.

« La flèche et la cible » ... Mao Tsé-toung écrivait : « Comment lier l’une à l’autre la théorie marxiste-léniniste et la réalité de la révolution chinoise ? Il faut, pour employer une expression courante, "décocher sa flèche en visant la cible". Le Marxisme-léninisme est à la révolution chinoise ce que la flèche est à la cible. Or, certains camarades "décochent leur flèche sans viser la cible", ils tirent au hasard. De tels camarades risquent de faire échouer la révolution. » ( « Pour un style correct dans le travail dans le Parti », 1er février 1942, Œuvres choisies, t. III. ) Nous nous sommes efforcés, tout au long de nos réponses, d’être fidèles à cette juste pensée du Président Mao. Cela explique aussi la place accordée aux références concrètes à la situation belge, aux rappels historiques propres à notre pays, etc.

Pour conclure, il nous reste à remercier les camarades qui ont permis que les questions nous arrivent à une époque où les autorités bourgeoises s’acharnaient à empêcher toute relation politique avec nous, ceux qui ont aidé à rassembler la documentation nécessaire, ceux qui ont assuré l’édition, les traductions, bref tous ceux grâce à qui ce travail a été rendu possible.

LE COMBAT NE S’ARRÊTE JAMAIS !
VIVE LA LUTTE ARMÉE POUR LE COMMUNISME !
QUE MILLE CELLULES NAISSENT !

Collectif des prisonnièr(e)s des Cellules Communistes Combattantes
Mai 1993

SOMMAIRE

Première partie

1.         Quelle est la base idéologique des Cellules Communistes Combattantes ?

2.         La plupart des documents de votre organisation traitent d’analyses historiques, de questions stratégiques, etc., mais évoquent très rarement et très vaguement un projet concret de société auquel les travailleurs pourraient se rallier. Pouvez-vous combler cette lacune en présentant la construction du socialisme telle que vous la concevez précisément ?

3.         Comment caractérisez-vous la crise actuelle ? Quels en sont selon vous les débouchés ?

4.         Ne croyez-vous pas que le système capitaliste puisse encore apporter quelque chose de positif aux travailleurs des centres ? Et du tiers-monde ? Par exemple en termes de développement industriel pour les pays dominés ou d’élévation du niveau de vie de leurs populations et, ici, en termes d’un bien-être supérieur grâce aux nouvelles techniques ?

5.         Nous voudrions connaître de façon plus précise votre critique de la thèse du « passage naturel » au socialisme ( à savoir : la dynamique propre du capitalisme créerait les conditions de son dépassement et ce dépassement se fera en temps voulu soit au travers d’une révolte violente spontanée, soit comme aboutissement du processus réformiste ).

6.         Quelles sont à votre avis les caractéristiques de la lutte idéologique dans les pays d’Europe de l’Ouest ? Quelle importance accorder aujourd’hui à la lutte contre le révisionnisme ?

7.         N’y a-t-il pas une confusion possible dans l’emploi du terme de « démocratie » lorsque vous dénoncez la démocratie bourgeoise — par exemple par rapport au concept de démocratie énoncé par Mao Tsé-toung ou au concept de lutte pour la « nouvelle démocratie » existant dans les pays dominés ?

8.         Quelle importance accordez-vous à la pensée de Mao Tsé-toung dans le combat révolutionnaire en Europe occidentale aujourd’hui ? Que pensez-vous de la conception du maoïsme comme « troisième étape », « supérieure », du marxisme ?

9.         Comment définissez-vous la responsabilité et les tâches concrètes des militants et organisations révolutionnaires dans les centres impérialistes au niveau de l’Internationalisme Prolétarien ? Quel sens exact attribuez-vous au mot d’ordre que vous avancez à ce propos : « Faire la révolution dans son propre pays, contribuer à ce qu’elle triomphe partout » ? Établit-il un rapport avec la thèse du « socialisme dans un seul pays » ?

Deuxième partie

10.     La question principale du marxisme est toujours celle de son application aux caractères et spécificités de chaque situation. Avez-vous fait une analyse systématique et historique du mouvement de classe dans votre pays ?

11.     Quelle est votre analyse de l’histoire du mouvement communiste en Belgique ? Au cas où vous estimeriez que le PCB ait été révolutionnaire à une époque, nous aimerions savoir quand et pourquoi selon vous il a cessé de l’être.

12.     Quelle est votre analyse de la scission survenue en 1963 dans le PCB et qui a donné naissance au PCB - Voix du Peuple, ainsi qu’ensuite au PCMLB, au PCB (ML) et aux divers groupes qui se réclamaient de la pensée Mao Tsé-toung ?

13.     Quels sont les précédents les plus immédiats de la lutte armée révolutionnaire en Belgique ?

14.     Quelle était votre analyse du contexte politique et social de l’Europe en général, et de la Belgique en particulier, au moment de la naissance des Cellules Communistes Combattantes ? Ce contexte apportait-il réellement les conditions objectives pour le développement de la lutte armée révolutionnaire ?

15.     Pouvez-vous développer plus amplement la distinction entre contradiction à caractère réformiste et contradiction à caractère révolutionnaire, distinction à laquelle vous semblez tenir ?

16.     Pouvez-vous développer plus amplement le concept de centralité ouvrière que vous défendez si fréquemment ? Ce concept n’est-il pas périmé aujourd’hui vu la réduction permanente de la classe ouvrière depuis un demi-siècle ?

17.     L’effritement de la classe ouvrière, l’isolement d’unités de production de plus en plus spécialisées et la parcellisation des luttes, n’est-ce pas là toute une série de facteurs concrets allant à l’encontre d’un projet unificateur de lutte ?

18.     Comment expliquez-vous la faiblesse de la conscience de classe, l’abandon de la pensée marxiste dans le mouvement ouvrier, l’essoufflement des luttes sociales et l’indigence des luttes politiques dans le pays ?

19.     Quelle est votre position par rapport à la lutte syndicale en général, et par rapport au syndicalisme en Belgique en particulier ? Quelle doit être, selon vous, l’approche politique et militante dans ce domaine ?

20.     Ces dernières années en France, on a vu surgir des mouvements de grève vastes et décidés, indépendants des structures syndicales traditionnelles ( cf. la grève de 1988 à la SNCF ) ; en Italie, les comités de base ont souvent débordé le syndicalisme officiel ; en RFA sont apparus des « syndicalistes oppositionnels » ; etc.  Le même phénomène se développe-t-il en Belgique ?

21.     Les chômeurs représentent actuellement plus de dix pourcent de la population active du pays. Compte tenu de leurs conditions d’existence, ne pensez-vous pas qu’ils constituent une fraction sociale vers laquelle l’agitation et la propagande révolutionnaires doivent s’orienter prioritairement ?

22.     Quelles sont les luttes sociales ou politiques qui se développent actuellement en Belgique ? Qu’en est-il du mouvement militant contre la guerre, le militarisme, le nucléaire ? Quelles sont les luttes que vous jugez centrales ?

23.     Comment analysez-vous la montée de l’extrême droite (particulièrement en France) ? Pensez-vous que ce courant représente un danger véritable ? Diffère-t-il des mouvements fascistes historiques que le siècle a déjà connus ? Quelle place accorder à la lutte anti-fasciste dans la stratégie révolutionnaire ?

24.     Quelle est votre position par rapport aux thèses dites écologistes qui renvoient dos à dos capitalisme et socialisme, les condamnant tous deux dans le cadre d’un procès contre le « productivisme » ? Et que pensez-vous plus particulièrement du mouvement anti-nucléaire tel qu’il existe en Belgique et en RFA ?

25.     Quelle est votre analyse concernant la lutte contre le patriarcat ? Quel rôle attribuez-vous à la lutte des femmes et, selon vous, quel doit être son rapport à la lutte politique de classe ?

26.     Que pensez-vous des thèses qui font d’un soi-disant « prolétariat extralégal » un sujet révolutionnaire de première importance dans les métropoles impérialistes ?

Troisième partie

27.     Quelle doit être la stratégie révolutionnaire aujourd’hui en Europe ? Quelles sont les tâches immédiates des militants communistes ? Quelles méthodes de lutte faut-il développer prioritairement ?

28.     Vous considérez donc la lutte armée comme la méthode de lutte et d’organisation pour le processus révolutionnaire dans une démocratie parlementaire comme la Belgique ?

29.     Quelle est votre conception de la Guerre Populaire ( ou Révolutionnaire ) Prolongée ? En quoi cette conception s’apparente et se différencie-t-elle de la Guerre Populaire Prolongée telle qu’elle a été conçue et développée dans de nombreux pays dominés suite à la victoire du Parti Communiste Chinois en 1949 ?

30.     Comment voyez-vous pratiquement le processus de construction de l’avant-garde révolutionnaire à partir de la situation actuelle du mouvement de classe en Belgique ?

31.     L’action des Cellules Communistes Combattantes surprit le mouvement révolutionnaire européen et lui sembla inespérée parce que sortant toute achevée du néant. Le silence de l’organisation depuis vos arrestations apparaît comme tout aussi inhabituel. Qu’en est-il exactement des Cellules Communistes Combattantes ?

32.     Pourquoi ne répondez-vous pas aux nombreuses calomnies, aux amalgames diffamatoires répandus sans discontinuité dans la presse ? Votre mutisme face à ces manipulations est incompréhensible pour certains camarades, voire troublant pour d’autres. Ainsi, par exemple, pouvez-vous dire ce qu’il en est de l’affaire de l’attaque de la caserne à Vielsalm en 1984, dont une partie du produit aurait été retrouvée dans des bases des Cellules, alors que selon divers journalistes ou politiciens bourgeois cette attaque aurait été menée par des commandos US ?

33.     Que pensez-vous de la thèse affirmant que la construction d’un authentique Parti Communiste est un préalable incontournable à l’ouverture de la moindre pratique armée ?

34.     Que pensez-vous de l’analyse selon laquelle la lutte armée est prématurée dans la mesure où l’heure serait à un patient travail d’organisation et de politisation des éléments avancés de la classe ouvrière et non au ralliement des masses à la révolution ?

35.     Quelle est votre conception des rapports qui doivent exister entre la lutte armée et le Parti ? En quoi votre conception diffère-t-elle de celle du Parti Communiste d’Espagne ( reconstitué ), que vous avez eu l’occasion d’interpeller à ce sujet ?

36.     Quel bilan critique tirez-vous aujourd’hui de la lutte de votre organisation en 1984/1985 ? Avez-vous noté une avancée, des progrès concrets dans la conscience des masses en Belgique quant à la nécessité de la lutte armée révolutionnaire ? Peut-on dire qu’une base sociale significative a approuvé — ou du moins compris — cette lutte ?

37.     Pouvez-vous expliquer l’interruption persistante de l’action armée des Cellules Communistes Combattantes depuis vos arrestations ? N’est-ce pas l’indice d’un certain échec ?

38.     Peut-on expliquer fondamentalement les revers subis par des luttes comme celles des Brigades Rouges, des GRAPO ( et à un autre niveau, de la RAF et d’AD ), par un manque d’appui social ? Le mouvement révolutionnaire ne doit-il pas reconsidérer sa stratégie et sa tactique en fonction de cela ?

39.     Quelle est votre conception des rapports devant exister entre la lutte armée développée par l’avant-garde révolutionnaire et les luttes économiques et sociales du prolétariat ? Celle-là doit-elle s’engager directement aux côtés de celles-ci ? Dans l’affirmative, quels sont selon vous les modalités et problèmes propres à un tel engagement ?

40.     Les Cellules Communistes Combattantes n’ont jamais dirigé leurs actions armées contre des personnes ; cela résultait-il d’un choix tactique, politique, voire idéologique ? Que pensez-vous de ce type d’actions ( Buback, Moro, Besse ) ?

Quatrième partie

41.     Quels sont, selon vous, les enjeux de la construction de l’Europe économique au niveau du capitalisme mondial ?

42.     Quelle est votre position par rapport aux luttes de libération nationale qui se déroulent dans l’état espagnol et ailleurs en Europe ( Pays Basque, Catalogne, Galice, Corse, Irlande du Nord, etc. ) ? La problématique communautaire opposant Wallons et Flamands en Belgique relève-t-elle du même domaine ? Dans quelle mesure ?

43.     Pensez-vous que la lutte contre la guerre impérialiste soit toujours à l’ordre du jour, compte tenu des accords de désarmement atomique et autres passés entre les USA et l’ex-URSS ? La tendance à la guerre est-elle toujours d’actualité ? Dans ce cas, l’amélioration du climat Est / Ouest pourrait-il entraîner un déplacement des zones d’affrontement vers la périphérie ?

44.     Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, de nombreuses luttes révolutionnaires dans le monde ont suscité l’enthousiasme et catalysé l’énergie du mouvement révolutionnaire européen ( Chine, Albanie, Cuba, Algérie, Vietnam et tant d’autres ). Aujourd’hui beaucoup sont revenus de leurs illusions et ne savent plus où tourner leur regard. Quelles sont les nouvelles luttes qui peuvent être exemplaires au niveau international ?

45.     Comment comprendre l’évolution de l’URSS et des pays d’Europe de l’Est ces dernières années ? Pouvait-on qualifier le système social de l’URSS de capitaliste ? L’URSS de Gorbatchev représentait-elle encore pour vous, à l’un ou l’autre niveau, une référence socialiste ? Quelle est votre opinion concernant Staline ?

46.     Que pensez-vous de la Chine de Deng Xiaoping ? Quelle est votre analyse de la Révolution Culturelle ? Peut-on qualifier la formation sociale de la Chine de capitaliste ? Ou bien, selon vous, reste-t-elle une référence socialiste ?

47.     Quelle est votre position au sujet des luttes de libération nationale dans les pays dominés ? Certaines de vos réflexions laisseraient entendre que vous refusez à tout mouvement, même de masse, la légitimité de représenter les intérêts d’un peuple opprimé, s’il n’est pas guidé par le Marxisme-Léninisme. Confirmez-vous cela ?

48.     Comment analysez-vous la lutte du peuple palestinien ces dernières années ? Dans un communiqué, les Cellules Communistes Combattantes ont approuvé l’attaque menée contre les agents de sécurité de la synagogue de la rue de la Régence à Bruxelles ; pouvez-vous exposer votre position à l’égard de ce genre d’action ?

49.     Quelle, est votre analyse de la situation en Palestine, au Moyen-Orient, et de la position des États européens par rapport à cette situation ? Quelle conclusion peut-on en tirer pour l’orientation stratégique du combat internationaliste ici ?

50.     Différentes estimations du phénomène des mouvements islamistes ont cours parmi les révolutionnaires européens. Certains condamnent ces mouvements comme anti-socialistes et obscurantistes, d’autres les considèrent comme des forces objectivement anti-impérialistes dans la mesure où elles affaibliraient l’hégémonie US  Quelle est votre position à ce propos ?

51.     Comment expliquer que depuis quarante-cinq ans la gauche traditionnelle en Europe soit la complice — tout au moins passive — des agressions perpétrées par l’État sioniste contre les peuples du Moyen-Orient ?

52.     Quelle est votre position à l’égard la guerre populaire que mène depuis 13 ans le Parti Communiste du Pérou ? Quelle opinion avez-vous du Président Gonzalo et de la direction qu’il imprime au PCP ?

Cinquième partie

53.     Suivez-vous les développements et les débats révolutionnaires dans les autres pays européens ? Êtes-vous suffisamment informés ? Quelles sont les questions et discussions que vous jugez centrales pour des progrès collectifs conséquents ?

54.     La période de reflux que traverse actuellement le mouvement révolutionnaire en Europe n’impose-t-elle pas de reléguer au second plan les désaccords et de tendre résolument à l’unification des avant-gardes combattantes ?

55.     Il y a apparemment un manque de cohérence dans l’expression et le positionnement des Cellules Communistes Combattantes vis-à-vis du mouvement révolutionnaire allemand et d’AD : références élogieuses à la RAF dans des communiqués, refus de s’inscrire dans le « Front commun » RAF/AD proclamé en janvier 1985, mise en exergue d’une action des RZ, etc.  Faut-il y voir une évolution de la position de votre organisation ? Dans ce cas pouvez-vous en présenter le sens et les raisons ?

56.     Pouvez-vous développer ce qui selon vous sépare votre ligne de celle de la RAF et AD ? Au vu de ces désaccords, considérez-vous ces dernières comme des ennemies politiques, voire comme des groupes contre-révolutionnaires ? Ou bien conservez-vous avec elles une relation de « fraternité critique » ?

57.     Qu’en est-il de l’affaire du « FRAP » et du contentieux qui aurait surgi entre les Cellules Communistes Combattantes et Action Directe à ce propos ?

58.     Que pensez-vous du débat sur une éventuelle amnistie « de gauche » qui a divisé le mouvement révolutionnaire italien ? Quelles sont les fractions de ce mouvement dont vous vous sentez le plus proche ?

Cartes et notes explicatives
( à l’usage des camarades étrangers )

La Flèche et la Cible

Première partie

1.         Quelle est la base idéologique des Cellules Communistes Combattantes ?

Le Marxisme-Léninisme. C’est-à-dire avant tout le matérialisme dialectique comme conception philosophique ; le matérialisme historique comme application du matérialisme dialectique à la connaissance de la société humaine et de son évolution ; l’économie politique marxiste comme compréhension des lois de l’action et du développement des forces productives ; et enfin le socialisme scientifique comme patrimoine d’enseignements, perspective et guide pour l’action révolutionnaire du prolétariat.

Dans le cadre du travail qui s’ouvre ici, il est naturellement impossible d’exposer toute la variété et la complexité des thèses propres à ces quatre grandes parties du Marxisme-Léninisme. Nous nous en tiendrons à une présentation des traits essentiels.

Notre base philosophique est donc le matérialisme dialectique. Nous pensons que notre univers ( le monde et les phénomènes qui le traversent ) est matière et mouvement ( déplacement / évolution / transformation ) de la matière selon ses propres lois. D’ailleurs la science et la réalité historique et sociale confirment cela de plus en plus clairement.

Nous rejetons par conséquent tout idéalisme philosophique : nous affirmons que la conscience est le produit d’une haute organisation de la matière, le cerveau, donc que la conscience est le reflet du monde objectif dans le cerveau humain. Toujours en opposition avec l’idéalisme philosophique ( ou sa variante honteuse : l’agnosticisme ), nous pensons que la cognoscibilité du monde est infinie, que la science et la pratique sont virtuellement capables de tout découvrir, jusqu’aux choses aujourd’hui encore inconnues. La vérité absolue — définitive — est donc théoriquement accessible, mais ne l’est pratiquement qu’à travers les progrès de la vérité relative ( incomplète, correspondant à un niveau du mouvement de la connaissance ) qui tend à correspondre toujours plus exactement à la réalité objective du monde, monde qui existe donc indépendamment de la conscience que l’on peut avoir de lui.

Le matérialisme dialectique dépasse l’ancien matérialisme mécaniste des grands penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles ( Diderot, d’Holbach, d’Alembert, etc. ) qui tendaient à réduire le monde à son seul mouvement mécanique, lui prêtant même à l’extrême le caractère d’un éternel mouvement cyclique — au sein duquel, loin de s’unir et d’interagir dialectiquement, les contraires s’excluaient de manière métaphysique. Néanmoins, le matérialisme dialectique est l’héritier du matérialisme mécaniste, tout comme d’ailleurs du matérialisme antique ( Démocrite, Epicure, etc. ) souvent plein de génie mais handicapé par l’étroitesse de la base scientifique de l’époque. Le matérialisme marxiste est dialectique parce qu’il considère le monde comme un tout en mouvement et changement perpétuels, dans lequel le développement de l’inférieur au supérieur se fait par l’action des contradictions opposant et unissant ses parties constitutives, dans lequel l’accumulation de petites transformations progressives ( phénomène quantitatif ) provoque à terme des progrès soudains, des bonds qualitatifs.

Le matérialisme historique est l’application du matérialisme dialectique à l’étude de la société et de l’Histoire, il constitue la méthode marxiste de connaissance des lois générales qui déterminent l’apparition, le développement et la disparition des régimes sociaux. C’est donc le cadre général de toutes les sciences sociales, parmi lesquelles l’économie politique occupe une place primordiale. En effet, le matérialisme historique révèle que le déterminant principal d’une société est l’organisation du travail humain destiné à la production des choses nécessaires à la vie. Ce qui détermine fondamentalement une société et son évolution sont les moyens de production et ceux qui les animent ( les forces productives ), les rapports qui unissent et opposent les hommes dans la production sociale ( les rapports de production, comme la propriété des moyens de production, la division du travail, la répartition des produits, etc. ), bref le mode de production, la combinaison des forces productives et des rapports de production, la lutte des classes. Le mode de production constitue donc l’infrastructure du régime social : sur sa base se façonnent la conscience sociale ( politique, morale, religion, art, etc. ) et les institutions sociales ( État, partis politiques, églises, etc. ) qui forment ensemble la superstructure.

Coulé dans le moule du matérialisme dialectique, le matérialisme historique conçoit l’étude des systèmes sociaux dans leur évolution. L’origine de cette évolution réside dans la production qui est en continuel développement. Chaque fois qu’est atteint un stade de développement où les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production s’impose une transformation de ces derniers, et cette transformation exige à son tour un changement dans la superstructure, dans le régime social. Crises et révolutions sociales sont l’expression de ces contradictions se résolvant à travers des bonds dialectiques.

Cinq grands modes de production se sont globalement succédés jusqu’à nos jours. Aux premiers temps d’existence des hommes, on trouve le communisme primitif qui se caractérisait par un extrême dénuement et la propriété commune des sources de richesse. Le mode de production esclavagiste lui a succédé en raison de l’augmentation des forces productives et de la richesse sociale ( agriculture, élevage ), il a ouvert le règne de la propriété privée et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Apparut ensuite le mode de production féodal, où la propriété privée des moyens de production ( essentiellement la terre ) restait totale mais se réduisait sur le producteur ( l’esclave devient serf ). Signalons aussi l’existence, en Inde particulièrement, d’un mode de production asiatique caractérisé par la simultanéité de rapports sociaux égalitaires à l’échelle villageoise et d’une exploitation de ces communautés rurales par des monarchies. L’incessant développement des forces productives imposa finalement le mode de production capitaliste, les rapports de production féodaux étant devenus trop étriqués pour une économie marchande et industrielle. Et c’est le même développement qui maintenant sonne le glas du mode de production capitaliste : il est devenu caduc à son tour, comme le démontre théoriquement l’économie politique marxiste et pratiquement la crise générale qui frappe le système.

L’économie politique marxiste a pour fondement la loi de la valeur selon laquelle la valeur d’une marchandise tient dans le temps de travail socialement nécessaire à sa production ( ce qui n’empêche pas qu’une marchandise puisse être vendue au-dessus ou en dessous de sa valeur mais signifie alors que si une des parties gagne dans l’échange des marchandises, l’autre y perd, et que tous ces mouvements se compensent de telle sorte qu’en moyenne les marchandises sont vendues à leur valeur ). Aucune valeur nouvelle n’étant créée dans l’échange ( les ventes et les achats ) des marchandises, l’origine de la plus-value extraite de leur capital par les propriétaires des moyens de production se situe dans le processus de production même.

Le capitaliste achète des moyens de production tels des machines, des matières premières, de l’énergie, etc. ( capital constant ) et la force de travail des prolétaires ( capital variable ). Conformément à la loi de la valeur, le capitaliste achète ces moyens à leur véritable valeur, c’est-à-dire selon le temps de travail nécessaire à leur production. Cela se conçoit facilement pour les éléments du capital constant. Pour la force de travail des prolétaires, cela doit se comprendre comme le temps de travail nécessaire à la production des marchandises telles que nourriture, logement, habillement, etc., qui permettent à cette force de travail de se reconstituer et de se reproduire par l’entretien de la famille du prolétaire. La particularité de la marchandise « force de travail » est qu’elle est source de nouvelle valeur. Le capitaliste achète la force de travail du prolétaire pour un temps déterminé et, durant ce temps, le prolétaire ajoute par son travail de la valeur aux marchandises qu’il contribue à produire non seulement à la hauteur de ce qui lui est versé comme salaire ( le salaire n’étant jamais que le prix de la marchandise « force de travail » ) mais bien au-delà. Ce « surtravail » — contre lequel le prolétaire ne reçoit aucun équivalent — compose la plus-value et donc le profit capitaliste.

La concurrence entre capitalistes pousse chacun d’eux à remplacer tant que faire se peut le travail humain par la machine. De cette façon, chaque capitaliste renforce sa compétitivité par rapport aux autres. Mais au niveau de la formation sociale prise dans son ensemble, cela a aussi pour conséquence de faire baisser globalement la proportion du capital variable par rapport au capital constant. Comme la plus-value s’extorque seulement sur le capital variable ( les machines, matières premières, etc., ne faisant que transmettre leur valeur dans les marchandises qu’elles contribuent à produire, soit en une fois pour un capital circulant comme une matière première consommée toute entière, soit progressivement pour un capital fixe comme une machine qui s’use peu à peu ), le taux de profit ( à savoir le rapport entre la plus-value extorquée et le capital globalement engagé ) a tendance à baisser. La « chute tendancielle du taux de profit » contraint les capitalistes à un rattrapage, soit par une exploitation accrue du prolétariat ( une augmentation du taux de plus-value, c’est-à-dire du rapport entre la plus-value extorquée et le capital variable engagé ), soit par une augmentation de la production passant généralement par de nouveaux progrès du machinisme.

La concurrence entre capitalistes ainsi que la circulation des capitaux entre les secteurs permettent indirectement la traduction de la loi de la valeur dans l’échange des marchandises. Il s’établit de cette façon un taux de profit moyen qui détermine le « prix de production » des marchandises ( soit le capital dépensé pour leur production augmenté du profit moyen ). Ainsi également, quand pour une raison ou l’autre la demande d’une marchandise donnée est telle qu’elle se vend bien plus cher que son « prix de production », la recherche du profit maximal pousse des capitalistes à investir dans sa production et cela ramène progressivement son « prix de marché » à la hauteur de son « prix de production » en rétablissant l’équilibre de l’offre et de la demande. De même, l’opération inverse a naturellement cours : la désaffection pour une marchandise fait tomber son « prix de marché » en dessous de son « prix de production » et pousse les capitalistes à en abandonner la production. D’autre part la concurrence engendre son contraire : en imposant un développement et un élargissement permanents de la production, elle provoque la concentration croissante des capitaux ( apparition du grand capital ) et des entreprises. C’est la tendance à la monopolisation. Elle entraîne aussi la prolétarisation des classes moyennes incapables de rester en lice ( incapables de réunir les capitaux nécessaires à une position compétitive ), et cela jusque dans les secteurs économiques qui leur étaient autrefois réservés ( commerces, services, etc. ).

À la contradiction opposant prolétaires et capitalistes autour de la plus-value et du surtravail ( que les premiers tentent de baisser — directement ou indirectement par une augmentation du salaire ), s’en ajoutent d’autres essentielles dans le mode de production capitaliste. Principalement, la contradiction entre le caractère social de la production ( la production est assurée collectivement par les masses populaires ) et le caractère privé de la propriété des moyens de production ( capital, usines, terre, etc. ) et donc de l’appropriation de la plus-value. Tandis que la production ne cesse de s’étendre, la demande solvable des masses populaires reste limitée en raison de la mainmise bourgeoise ( la bourgeoisie recouvrant ceux qui vivent non de leur travail mais de leur capital ) sur la plus-value créée par le prolétariat, et de cette contradiction insoluble dans le cadre du mode de production capitaliste naissent cycliquement des crises de surproduction.

Le socialisme scientifique se fonde dans la compréhension du fait que les contradictions du mode de production capitaliste sont inexorablement appelées à s’accentuer, le rendent obsolète et conduisent à son dépassement dialectique dans un nouveau mode de production. Le nouveau mode de production devra résoudre la contradiction entre production sociale et propriété privée des moyens de production, entre production sociale et appropriation privée, ce qui sera seulement accessible en rendant la propriété des moyens de production et l’appropriation également sociales.

Le socialisme scientifique se distingue du socialisme utopique ( de Thomas More à Fourier en passant par Rousseau ) en ce qu’il ne se fonde pas seulement sur une exigence morale de justice et une aspiration à une vie meilleure. En effet, le socialisme scientifique repose en priorité sur l’analyse scientifique ( matérialiste ) du monde actuel, des tendances qui le traversent, des forces qui l’animent. Il ne s’agit plus d’élaborer un système idéal et ensuite de chercher à y plier la réalité de la société, il s’agit de s’inscrire dans le mouvement même de l’évolution sociale et de travailler consciemment à sa réalisation.

Notre époque correspond au stade suprême du capitalisme, l’impérialisme. Ce stade est notamment caractérisé par une extrême concentration des capitaux ( allant jusqu’au monopole ), la fusion du capital industriel et bancaire dans le capital financier, le partage du monde entre grandes puissances impérialistes ( la colonisation et néo-colonisation ayant permis d’imposer le mode de production capitaliste au monde entier ), etc.  Un stade qui se caractérise aussi par le fait que les contradictions inhérentes au mode de production capitaliste ( celles-là mêmes que révèle entre autres choses l’économie politique marxiste ) sont exacerbées au point de frapper ce mode de production d’un dysfonctionnement quasi permanent, d’en faire un frein au développement des forces productives alors qu’il en avait été un formidable moteur.

Le passage d’un type de rapports de production à un autre ( dans ce cas : des rapports capitalistes aux rapports socialistes ) signifie le passage d’un mode de production à un autre, d’un régime social à un autre. Non seulement l’infrastructure mais aussi toute la superstructure sociales doivent être modifiées, tant celle-ci est liée à celle-là. Ainsi s’imposent les révolutions.

Comme ce fut la réalité des choses lors du passage du mode de production féodal au mode de production capitaliste, le passage du mode de production capitaliste au mode de production socialiste exige une révolution bouleversant tout l’ordre social, transformant radicalement la pensée, la morale, les institutions, etc.  Et de la même manière que la révolution anti-féodale a été animée par la classe qui aspirait le plus puissamment et consciemment à l’ordre social à venir — la bourgeoisie et le capitalisme — la révolution anti-capitaliste aura pour sujet la classe de ceux qui ont le plus grand intérêt à l’avènement d’une société de producteurs pour les producteurs — le prolétariat et le socialisme. Le prolétariat, qui connaît avant tout la collectivisation des peines et du travail, est la classe désignée pour réaliser la collectivisation des fruits du travail social. Il lui appartient à ce propos de synthétiser l’ensemble de ses revendications particulières ( celles de telle ou telle de ses parties ) en une aspiration générale, unique, une volonté de classe à marcher vers le socialisme, tout comme il lui appartient de se doter de l’appareil politico-militaire nécessaire au succès de sa mission historique.

Cet appareil politico-militaire ( le Parti Communiste et ses forces armées ) s’impose pour une double raison. Pour rassembler et orienter de la façon la plus juste l’ensemble des forces révolutionnaires et pour accéder finalement à un rapport de force victorieux dans la lutte des classes. Parce que de la même manière que jadis la noblesse s’est accrochée bec et ongles à ses privilèges de l’ancien régime contre la bourgeoisie alors révolutionnaire, aujourd’hui la bourgeoisie devenue historiquement réactionnaire n’entend pas se laisser déposséder de ses privilèges par le prolétariat. Elle dispose d’un État qui la sert, de nombreuses forces armées et répressives, elle exerce une contre-révolution préventive dans tous les domaines — à commencer par l’idéologie, la connaissance, l’information, etc. —, et le prolétariat ne peut espérer inverser pareil rapport de force défavorable sans développer une longue et dure lutte dans laquelle il accumulera expérience et puissance, une lutte intransigeante pour établir sa dictature : les pleins pouvoirs de la classe ouvrière.

La dictature du prolétariat ( c’est-à-dire la dictature de la majorité au profit de la majorité ) permettra à cette classe de réaliser son programme, d’accomplir ses tâches : expropriation de la bourgeoisie et donc élimination en tant que classe ( un bourgeois dépossédé pourra bien sûr se réinsérer à titre individuel dans la société, en tant que travailleur contribuant à la production ), destruction de l’État bourgeois et édification des institutions de la démocratie populaire, socialisation des moyens de production et orientation rationnelle ( planification ) de l’activité économique pour garantir la satisfaction des besoins de tous et toutes, etc.

La maturation du mode de production socialiste et de ses superstructures conduira l’humanité à un système social encore supérieur mais aujourd’hui inaccessible : le Communisme, société sans classe et sans État.

Voilà brièvement récapitulées, quelques-unes des thèses principales du Marxisme-Léninisme. Il en existe encore bien d’autres et toutes mériteraient d’être développées. Mais, nous l’avons dit, notre but ici était seulement de donner un aperçu général de la base idéologique de notre organisation, de notre vision du monde et de notre conception historique.

2.         La plupart des documents de votre organisation traitent d’analyses historiques, de questions stratégiques, etc., mais évoquent très rarement et très vaguement un projet concret de société auquel les travailleurs pourraient se rallier. Pouvez-vous combler cette lacune en présentant la construction du socialisme telle que vous la concevez précisément ?

Quand nous nous référons au socialisme ou, en finalité, au Communisme, notre objet n’a rien à voir avec un eldorado aussi idyllique qu’indéfini mais satisfaisant quelque révolte existentielle ou éthique face à la barbarie oppressive et destructrice de l’impérialisme. Nous nous référons précisément à un projet très réaliste d’organisation économique et sociale libératrice rendue accessible et inévitable par la maturité contradictoire des forces productives. Le socialisme est le produit dialectique historique du capitalisme, il est l’étape d’abandon de la logique marchande et de destruction irréversible de la société de classe. Le Communisme est l’aboutissement naturel du socialisme : la société sans classe et sans État, libérée par l’abondance des contingences originelles de la production matérielle et offrant à l’humanité toute entière le cadre nécessaire à l’épanouissement de tous les traits de son génie : des relations sociales fraternelles, la maîtrise consciente du présent et de l’avenir, la connaissance, le progrès scientifique, la création artistique, etc.

Seuls les idéalistes pensent que l’« esprit de la lutte » pourrait suffire à animer la lutte. L’engagement et la lutte révolutionnaires sont certes créateurs de richesses morales personnelles et collectives, ils constituent un acte et un espace de libération, d’équilibre, de dignité et de bonheur dans la mesure où anticipant concrètement leur objectif, ils en matérialisent les prémices. Mais ni l’exposé de l’esprit ou des satisfactions de la lutte, ni d’ailleurs celui du principe libérateur du socialisme ne peuvent remplacer la présentation, même sommaire, du programme de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat, tel que nous pouvons le définir aujourd’hui et autour duquel nous entendons mobiliser le monde du Travail.

Le propre d’un programme concret est de correspondre à une situation déterminée, c’est-à-dire d’en maîtriser pleinement les possibilités comme les nécessités, ce qui n’est bien sûr accessible qu’à partir du moment où cette situation est nettement perceptible. Or les marxistes ne peuvent pas plus que personne prédire quelle sera la situation exacte dont le prolétariat héritera lorsqu’il arrivera au pouvoir. La révolution triomphera-t-elle partout en Europe ou faudra-t-il poursuivre la guerre révolutionnaire après une victoire locale ? Quelle intensité et quelle durée connaîtra la guerre civile ? Comment et avec quelle vigueur se manifestera la contre-révolution ? L’appareil productif aura-t-il été préservé durant toute la période insurrectionnelle ou sera-t-il complètement ravagé ? Quelle sera la situation internationale ? Etc.  On pourrait ainsi multiplier quasi à l’infini les questions aujourd’hui sans réponse, mais qui seront pourtant déterminantes pour l’organisation du pouvoir révolutionnaire. Voilà pourquoi le programme de la révolution socialiste tient aujourd’hui dans des principes de fond, des axes généraux révélés par l’expérience historique, des tendances et des orientations qui présideront nécessairement à l’organisation et à l’activité du pouvoir socialiste.

Avant d’en venir à la présentation du programme proprement dit, nous voulons encore faire un commentaire qui nous semble important. Souvent, lors des discussions publiques au cours desquelles est évoqué ce programme, beaucoup se montrent sceptiques, le tiennent pour utopique et irréalisable, et ils étayent leur point de vue en soulignant les traits dominants de la conscience sociale aujourd’hui ( égoïsme, individualisme, etc. ). Ce faisant, ces personnes commettent une erreur d’analyse : elles opposent l’état actuel de la conscience sociale à un projet social correspondant à une étape future du développement de la société, précisément à l’étape de la révolution socialiste. Elles ignorent ainsi tout le mouvement évolutif, touchant la conscience comme le reste, qui sépare la situation actuelle de l’époque où l’application du programme socialiste sera à l’ordre du jour. On doit garder à l’esprit que l’application du programme de la révolution sociale aura lieu suite à une longue lutte de classe, une lutte dans laquelle se seront progressivement engagées des couches de plus en plus larges du prolétariat, une lutte matérialisant le progrès de la conscience de classe et donc l’évolution de la conscience sociale vers les principes socialistes et les objectifs prolétariens.

En bref, cela signifie que quand il s’agira réellement d’appliquer le programme d’édification socialiste, on en sera nécessairement arrivé à un moment où les forces vives du pays l’auront fait leur et seront déterminées à le réaliser jusqu’au bout. Sans quoi la question de l’application ne se poserait même pas : la révolution n’aurait pu triompher. La révolution ne se réduit pas à un hasardeux changement de régime ou à une gratuite — mais brutale — passation de pouvoir : elle correspond à une transformation du rapport de force entre les classes, elle répond à une modification du rapport social dans son ensemble ( y compris dans le domaine idéologique ), elle constitue le couronnement de la lutte révolutionnaire où a été forgée, acquise et développée une conscience nouvelle.

La raison essentielle du programme socialiste est clairement définie. Il s’agit de bâtir un système social gérant la production de façon rationnelle pour un double objectif : optimaliser les capacités existantes dans le sens de la satisfaction des besoins matériels de tous et de chacun et toujours plus libérer les hommes et les femmes de la contrainte de cette activité aliénante. À l’opposé de l’anarchie du système capitaliste basé sur la propriété privée, le marché, la concurrence, le gaspillage et les multiples autres tares qu’impose la recherche du profit pour le profit, le système socialiste ordonne le travail social à partir de la propriété collective des moyens de production, garantit leur développement qualitatif et quantitatif dans le but d’assurer un progrès constant des conditions d’existence de la population selon les principes de travailler tous, travailler à une fin socialement utile, travailler moins.

Le socialisme est l’organisation de la production et l’établissement du rapport social par lesquels les hommes et les femmes construisent, exercent et développent pour la première fois un pouvoir collectif sur leur réalité et leur devenir communs. Survolons les principaux axes du programme d’édification socialiste que l’on peut dès à présent concevoir de façon schématique pour la phase de dictature du prolétariat — première étape du socialisme dans notre pays.

— Saisie ( sans la moindre indemnisation ) et collectivisation à travers l’étatisation de toutes les entreprises industrielles et commerciales exploitant le travail salarié. Regroupement de ces structures en cartels ( intégration horizontale ) et en combinats ( intégration verticale ) ; réactivation de la production, développement des capacités et orientation des activités selon les directives du Plan. Maintien de l’encadrement et de la maîtrise techniquement nécessaires ( mais dépossédés de leurs privilèges ) pour assurer le bon fonctionnement de l’outil en conformité avec les directives du Plan, et cela sous le contrôle absolu des comités de base ouvriers et employés. Création d’un ministère du Plan dont la tâche est de faire coïncider harmonieusement, dans une dynamique de progrès et de développement, les capacités de production et les besoins de la société tels qu’ils seront synthétisés par le Parti du prolétariat et le gouvernement révolutionnaire sur base des aspirations populaires exprimées à travers les structures sociales adéquates ( syndicats, comités de base des entreprises, associations de consommateurs, d’usagers, etc., ministères, autorités locales, etc. ). Le ministère du Plan répartit rationnellement tant les ressources disponibles ( matières premières, énergie, produits semi-finis, etc. ) que les quotas de production à honorer dans chaque branche et chaque entreprise.

— Saisie ( sans la moindre indemnisation ) et collectivisation à travers l’étatisation de toutes les richesses financières capitalistes : saisie de l’ensemble des avoirs des banques, holdings, sociétés d’investissement, bureaux de change, compagnies de crédit et d’assurances, etc.  Fermeture de la Bourse. Création d’une banque et d’une caisse d’épargne d’État. Annulation de toutes les dettes contractées par les entreprises, structures et institutions du pays auprès de qui que ce soit ( mais remboursement de la petite épargne ) ; annulation de toutes les dettes contractées par des particuliers ou par des pays du tiers-monde auprès des entreprises, structures et institutions financières nationales ( mais maintien des dettes des capitalistes étrangers ). Saisie des grandes fortunes.

— Salarisation de toute l’activité laborieuse sous l’organisation et le contrôle de l’État ; fixation des barèmes à l’intérieur d’une marge ne pouvant excéder l’écart du simple au triple. Limitation de l’héritage aux valeurs d’usage personnel ou familial. Transfert de toute la force de travail gaspillée aujourd’hui dans des activités parasitaires ou nuisibles ( automobile, secteur financier, publicité, luxe, etc. ) vers des secteurs socialement utiles ( production de biens nécessaires, enseignement, services publics, etc. ), ce qui, combiné à sa distribution équitable, permet une réduction formidable du temps de travail. Réduction constante de la division entre travail manuel et travail intellectuel.

— Nationalisation du sol et centralisation des exploitations agricoles avec l’industrie agro-alimentaire afin de constituer des combinats puissants et modernes garantissant à tous une alimentation saine et suffisante. Orientation et planification de l’activité laborieuse dans le but de liquider à terme la division entre la ville et la campagne ( conditions de vie et de travail, infrastructures sociales, culturelles, etc. ).

— Large développement et gratuité progressive de tous les services publics : santé, enseignement, culture, communications, transports, etc.  Même chose pour la distribution de l’eau, du gaz et de l’électricité. Suppression de la propriété locative : les maisons et appartements appartiennent à ceux qui les habitent ; instauration de mesures permettant l’attribution à chacun d’un logement décent et conforme aux besoins familiaux, de travail, de santé, etc.  Attribution de la gestion et de la protection du patrimoine immobilier aux autorités locales sous le contrôle des comités de quartier. Mise en chantier de programmes de rénovation et de construction dans le cadre d’un urbanisme compris comme science de l’harmonie entre l’homme et son environnement. Restauration, extension et perfectionnement d’un réseau de transports en commun ( trains, trams, métro, bus, etc. ) couvrant tout le pays et permettant rapidement l’abandon du transport automobile non utilitaire. Et en règle générale, prise en compte dans tous les domaines ( construction, transports, etc. ) des impératifs de respect de l’environnement.

— Fusion des divers réseaux d’enseignement en un seul placé sous l’autorité exclusive de l’État ; transformation des programmes et des méthodes pédagogiques dans le sens d’un élargissement de l’horizon culturel, de l’épanouissement et de la responsabilisation sociale selon les lumières de la science et les principes de la morale communiste ; ouverture de tout le système éducatif à la réalité sociale et notamment à la production. Vaste développement des structures et activités culturelles pour tous et stimulation de la création aux dépens de la consommation ; abolition de la propriété privée en matière de patrimoine et création intellectuels et artistiques.

— Application générale d’une politique de santé basée sur l’hygiène et la salubrité du cadre de vie, la prévention systématique et la responsabilisation des personnes et des collectivités ( réorganisation en ce sens de la recherche scientifique et de la production pharmaceutique ). Développement de l’activité sportive comprise comme méthode et expression d’harmonie physique, ludique et sociale ( suppression du professionnalisme ).

— Liquidation de la monarchie et annulation de la constitution et du droit bourgeois ; instauration d’une constitution et d’une législation socialistes fondées dans la reconnaissance du travail socialement utile comme droit et devoir pour tous, dans le droit des travailleurs à l’intégrité et à la dignité ( c’est-à-dire jouir pleinement de leur existence hors de toute exploitation et oppression ), dans le droit pour tous à la santé, à l’éducation, à la culture, etc.  Constitution et législation fondées aussi dans la reconnaissance du Parti du prolétariat comme guide dans le processus historique libérateur de construction du socialisme et de marche vers le Communisme. Suppression du système parlementaire démocrate bourgeois et édification du pouvoir socialiste basé sur la fusion du législatif et de l’exécutif, sur le principe électif direct des responsables, sur leur responsabilité personnelle quant à leur travail et sur leur révocabilité permanente. Exclusion de tout privilège lié à la fonction dirigeante. Privation des droits civiques pour tous les anciens capitalistes, hauts cadres économiques, politiques, judiciaires, etc., et pour tous les contre-révolutionnaires. Rééducation par le travail forcé de tous les parasites bourgeois et autres éléments anti-sociaux.

— Démantèlement complet de ce qu’il restera ( après la guerre civile ! ) des ministères et appareils ayant assuré et défendu la domination de la bourgeoisie ( Justice, Intérieur, Défense Nationale, gendarmerie et polices, etc. ) et traduction de leurs responsables devant les tribunaux révolutionnaires. Création des structures de pouvoir populaire : tribunaux, milice prolétarienne, etc.  Bouleversement et réorientation totale des ministères techniques ( Santé, Communications, Travaux Publics, etc. ), c’est-à-dire limogeage des anciens responsables, abandon des orientations socialement inutiles ou nuisibles, mise en place d’un encadrement professionnellement compétent et politiquement éprouvé dans la lutte révolutionnaire afin d’assurer le succès des directives du nouveau régime. Démantèlement des trusts médiatiques et de la presse bourgeoise ; création d’instruments de communication, d’information et de débat gérés soit par le Parti ou l’État soit par les associations et comités de base ( entreprises, quartiers, syndicats, professions, etc. ).

— Développement de la vie associative. Encouragement de toutes les manifestations structurant l’harmonie de la collectivité, soutien concret de l’État ( et collaboration active du Parti ) à tous les organismes ou associations permettant le contrôle direct des citoyens sur la vie publique ( associations de quartier, de consommateurs, d’entreprise, d’usagers, etc. ) ou l’épanouissement de la vie sociale ( associations sportives, culturelles, etc. ). Appel à l’initiative des masses dans tous les domaines et responsabilisation de chacun vis-à-vis du bien commun.

— Séparation intégrale de l’Église et de l’État. Confiscation des biens de l’Église et du clergé qui ne sont pas directement utiles au culte ( le patrimoine immobilier appartient à l’État qui le loue ), limitation des revenus des églises aux contributions volontaires des fidèles et alignement du salaire des ecclésiastiques au plus bas. Liberté de culte et de mœurs garantis, à l’exception des pratiques contraires à la légalité socialiste ( et notamment celles portant atteinte à l’égalité des sexes, à la protection de l’enfance, etc. ). Interdiction de toute immixtion des églises dans la vie politique et ouverture de vastes campagnes d’éducation populaire sous la direction du Parti et de l’État afin d’extirper à tout jamais les tares idéologiques héritées des anciens régimes : idéalisme philosophique, obscurantisme religieux, superstition, racisme, sexisme, individualisme, chauvinisme, etc. ( interdiction des jeux d’argent, de la prostitution, des sectes, etc. ).

— Démantèlement de l’actuel ministère des Affaires Étrangères, rupture avec toutes les structures et alliances internationales économiques, politiques ou militaires de l’impérialisme. Affirmation intangible d’un authentique Internationalisme Prolétarien comme principe directeur de la politique extérieure : soutien franc et massif à l’expansion du mouvement révolutionnaire partout dans le monde ( et cela, dans la mesure du possible, jusqu’à l’intervention directe aux côtés des peuples dont les Partis en exprimeraient le souhait ; inscription du Parti dans la nouvelle Internationale Communiste — si ce n’est déjà fait ), établissement de relations égalitaires et harmonieuses avec les jeunes états progressistes libérés de l’impérialisme et développement de rapports économiques considérant l’intérêt mutuel. Mise à la disposition des pays moins industrialisés et techniquement démunis de toutes nos connaissances et découvertes scientifiques, de tout le savoir-faire dont nous disposons, sans la moindre contrepartie, à titre de contribution au progrès général de l’humanité. Développement de la coopération en fonction des besoins exprimés par les peuples et, d’une façon générale, application d’une politique extérieure concrétisant des relations généreuses et fraternelles avec les peuples du monde entier.

3.         Comment caractérisez-vous la crise actuelle ? Quels en sont selon vous les débouchés ?

Nous définissons la crise actuelle comme crise générale du mode de production capitaliste, c’est-à-dire non comme crise cyclique de surproduction ( ainsi que le capitalisme en a toujours connu du fait de son caractère anarchique, et qu’il finit toujours par dépasser ), mais comme crise embrassant tous les domaines du capitalisme, à commencer par le capital lui-même. Cette crise endémique exprime l’arrivée du mode de production capitaliste à ses ultimes limites.

La distinction entre crise générale du capitalisme et crise cyclique de surproduction n’a pas toujours été correctement faite. Notamment parce que la succession rapide de crises de surproduction est une des manifestations de la crise générale et qu’ainsi certains de leurs caractères se trouvent confondus.

Les crises de surproduction de marchandises sont cycliques, elles constituent une étape des cycles capitalistes. En période d’expansion les capitalistes utilisent à plein leurs capacités de production pour satisfaire la demande et ils investissent leurs profits dans de nouvelles forces productives immédiatement mises à contribution. Survient alors un moment où l’ampleur des investissements productifs engorge le marché de marchandises — invendables et invendues — et où par conséquent les forces productives doivent tourner en dessous de leurs capacités, les capitalistes moins concurrentiels font faillite, les licenciements se multiplient, etc.  La crise nourrit alors la crise de la même façon que l’expansion nourrissait l’expansion. Lorsque la demande est forte, les capitalistes investissent dans le domaine productif et cela augmente la demande de marchandises telles que machines, énergie, matières premières, etc., et aussi force de travail qui, rétribuée en salaire, entraîne une augmentation de la demande de biens de consommation. En période de crise de surproduction le même mécanisme opère inversement : confrontés à une baisse de la demande, les capitalistes cessent d’investir dans le domaine productif et cela diminue la demande d’équipements, de matières premières, etc., mais aussi de force de travail, ce qui se traduit en une baisse de la demande solvable de biens de consommation. Parvenue à son point extrême qui correspond à la destruction de la part nécessaire de forces productives ( fermetures d’usines, licenciements, etc. ), la tendance s’inverse à nouveau et le capitalisme renoue avec la croissance.

Les crises de 1973-1975 et de 1980-1982 étaient des crises cycliques de surproduction. Elles exprimaient l’incapacité aiguë et momentanée des capitalistes de valoriser leurs capitaux ( impossibilité de convertir de façon profitable le capital en forces productives compte tenu de la faiblesse de la demande et donc chute des investissements ) et se sont traduites par la destruction de forces productives existantes ( licenciements massifs, fermetures d’usines ).

La crise générale du mode de production capitaliste se manifeste également par des facteurs tels que l’incapacité des capitalistes de revaloriser leurs capitaux comme auparavant, la sous-exploitation des capacités productives, le chômage massif, etc.  Mais dans le cadre de cette crise, ils revêtent un caractère endémique, structurel. Les crises de surproduction de 1973-1975 et de 1980-1982 nous ont valu de brusques et massives vagues de licenciements ( partiellement résorbées au cours des phases d’expansion qui ont suivi ), la crise générale du capitalisme nous vaut un chômage endémique de plus de 10 % et insensible aux phases de reprise. Notons à cet égard qu’à l’époque où Marx étudiait le capitalisme, les phases de reprise, d’expansion, signifiaient parfois jusqu’au plein emploi ( et cela malgré les efforts des capitalistes pour maintenir une « armée de réserve » non employée mais disponible, précisément afin d’éviter un plein emploi offrant une position de force aux prolétaires dans la négociation de la vente de leur force de travail très demandée ).

La crise générale du mode de production capitaliste envahit tous les domaines de la société capitaliste. Elle prend racine dans la surproduction de capital dans la mesure où la chute tendancielle du taux de profit ( résultant de la modification de la composition du capital dans le sens d’une baisse du capital variable et d’une hausse du capital constant — comme nous l’exposons de façon sommaire dans notre réponse à la première question — et de l’impossibilité sociale et physique de dépasser un certain seuil d’exploitation des prolétaires ) condamne des masses de capitaux à l’impossibilité de se revaloriser comme avant, voire à celle de se revaloriser tout court. Ces masses de capitaux servent alors la spéculation, déréglant ainsi le système financier et monétaire international. Elles sont exploitées lors de batailles entre capitalistes pour la maîtrise de secteurs particuliers ( incapables de revaloriser leurs capitaux dans leurs propres secteurs d’origine, les capitalistes partent à l’assaut de secteurs voisins, une opération qu’ils baptisent du nom innocent de « diversification » ). Elles sont responsables d’une inflation d’autant plus dommageable qu’elle ne relance en rien l’activité économique ( traditionnellement l’inflation est le signe d’une forte demande puisqu’une demande excédant l’offre débouche sur une hausse des prix, mais avec la crise générale du mode de production, inflation et stagnation peuvent se conjuguer comme ce fut d’ailleurs le cas dans notre pays en 1975 quand le PIB, pour la première fois depuis 1958, baissa de 2,4 %, la production industrielle diminua de 7,4 %, l’emploi industriel se réduisit de 5,8 %, la part des investissements dans le PNB commença à décroître ... tandis que les prix augmentaient de 12,8 % ). En bref, ces masses de capitaux sont inexorablement condamnées à engorger et gripper tout le mode de production capitaliste.

La crise générale du mode de production s’étend au-delà du domaine économique et frappe aux niveaux idéologique, politique, social, etc.  Elle attise la contradiction entre les classes en forçant les capitalistes à augmenter sans cesse le taux d’exploitation ( soit directement en baissant les salaires réels, en augmentant les cadences, les heures de travail, etc., soit indirectement en transférant les outils de production des pays développés vers des pays comme la Turquie, la Chine ou la Thaïlande, où le taux d’exploitation est plus élevé ), en confrontant la classe ouvrière à cette agression brutale et en exhibant crûment le caractère décadent du capitalisme. La crise renforce tous les dérèglements résultant du développement inégal du capital ( accroissement de l’écart entre pays impérialistes et pays dominés, du génocide par la faim, la maladie et la misère dans le tiers-monde ) et elle exacerbe la contradiction entre puissances impérialistes et peuples dominés. Elle précipite la déréliction, la misère morale, la décadence culturelle, la dissolution de ce que les traditions sociales préservaient d’heureux, etc. ( isolement individuel, égoïsme et concurrence, crétinisation médiatique, délinquance, névroses, toxicomanie, etc. ). La crise générale du mode de production capitaliste prend mille visages et en rend ce système décadent mille fois odieux.

Toutes ces tendances ne pourront que s’accentuer. L’évidence en apparaît pour peu que l’on prenne un minimum de recul. Certes, quand on a connu les heures sombres des crises de surproduction de 1973-1975 et de 1980-1982, on peut être tenté d’interpréter les améliorations relatives et passagères qui séparent ces tristes sommets comme étant des signes d’une « sortie du tunnel ». C’est une opinion d’autant plus courante qu’elle est soigneusement répandue par les chantres du capitalisme. Mais un coup d’œil global a tôt fait de démontrer que ces hirondelles ne font pas le printemps, que les dérèglements structurels persistent et même s’approfondissent inexorablement derrière leur mouvement en dents de scie. L’exemple de la première grande phase de la crise générale du mode de production capitaliste, qui s’est étendue de la première guerre mondiale à la seconde, est indiscutable à cet égard. Des crises de surproduction se sont succédées en 1919/1920, 1929/1933 et 1937/1938, et à l’issue de chacune on prétendait « voir le bout du tunnel ». Au-delà de ces mouvements partiels, la crise générale du capitalisme s’appesantissait pourtant et elle ne trouva qu’un éphémère répit dans l’effroyable massacre et la gigantesque destruction de richesses, de marchandises, de forces productives, etc., que constitua la Seconde Guerre Mondiale.

Pareille hécatombe, pareille dévastation est le prix à payer pour seulement permettre au capitalisme de renouer un certain temps avec sa dynamique générale d’expansion ... jusqu’à ce que se résorbent les effets de la guerre, se manifeste à nouveau la surproduction de capitaux, se réactive encore plus puissamment la crise générale de ce système périmé. La lutte révolutionnaire trouve là tout son sens : socialisme ou barbarie !

4.         Ne croyez-vous pas que le système capitaliste puisse encore apporter quelque chose de positif aux travailleurs des centres ? Et du tiers-monde ? Par exemple en termes de développement industriel pour les pays dominés ou d’élévation du niveau de vie de leurs populations et, ici, en termes d’un bien-être supérieur grâce aux nouvelles techniques ?

Nous l’avons dit, la crise générale du mode de production capitaliste n’exclut pas de brèves périodes de croissance inscrites dans l’accélération des cycles expansion / surproduction. Et de fait des industries s’implantent dans le tiers-monde dans le cadre d’un transfert d’activités des pays capitalistes avancés vers les pays à bas salaires ou dans le cadre d’investissements nouveaux, et de nouvelles techniques — toujours plus performantes — sont développées et appliquées ici. Personne ne peut contester cela, mais il importe de bien l’analyser et d’en souligner deux aspects.

Primo, l’industrialisation du tiers-monde n’empêche pas que l’amélioration de la condition des travailleurs y soit des plus marginales. Par exemple, les capitalistes japonais ont procédé à d’importants transferts d’activités ( entre autres dans le domaine de l’automobile ) vers la Thaïlande, afin de profiter de la misère du peuple thaï ( exode rural, etc. ) et des bas salaires qu’elle permettait. Mais dès que le processus d’industrialisation a risqué de conduire à une hausse des salaires, les transferts d’activités ont été réorientés vers des pays où il n’était pas question de l’éventualité de salaires plus ou moins décents, l’Indonésie notamment. Jouant ainsi la misère d’un peuple contre celle d’un autre avec la complicité des bourgeoisies compradores, les impérialistes garantissent leurs profits, se prémunissent contre une augmentation des coûts salariaux et entravent par conséquent toute véritable tendance à l’amélioration de la condition des travailleurs des pays dominés.

Le développement et l’application des techniques nouvelles procèdent de la même logique de profit et concourent à la même logique anti-ouvrière. La classe ouvrière peut par exemple constater que l’installation de robots n’améliore pas sa situation. L’économie de travail, la rationalisation du processus de production ne profite pas à l’ouvrier : il est licencié ou réduit à l’état de pourvoyeur ou de superviseur sous-payé de la machine. Seul le capitaliste s’y retrouve. Dans le système capitaliste, les nouvelles techniques appliquées à la production signifient des licenciements massifs, la création de rares postes qualifiés ( opérateurs, réparateurs, etc. ) et le maintien de quelques postes sous qualifiés.

Secundo, le bilan du capitalisme en crise ne doit pas être dressé seulement en termes de pertes sèches pour le prolétariat ( licenciements, déqualifications, etc. ) mais aussi et surtout en termes de « manque à gagner ». Car c’est une chose de dire qu’en régime capitaliste l’installation d’un robot signifie la perte de 10 emplois — l’envoi de 10 ouvriers au chômage — pour le maintien de deux postes de travail et c’en est une autre de dire qu’en régime socialiste l’installation du même robot signifie le maintien du revenu de tous les ouvriers pour un travail qui, une fois partagé, sera réduit au cinquième de ce qu’il était — libérant ainsi un temps précieux pour des activités culturelles, sportives, associatives, familiales ... sans baisse du niveau de vie !

Cette dimension du problème ne doit jamais être perdue de vue : une vision étroite et unilatérale fausse l’analyse. Cela est particulièrement manifeste en ce qui concerne la question de la paupérisation. L’accaparement de la plus-value ( de la richesse créée par le travail social ) par les capitalistes a permis à Marx de démontrer que la tendance à la paupérisation était constante dans le mode de production capitaliste. En se bornant à envisager la hausse du niveau de vie des masses en période de croissance, on en arrive tout naturellement à conclure qu’il n’y a pas de tendance à la paupérisation. Cela revient à limiter la question de la paupérisation au cadre d’une paupérisation absolue. Or la tendance à la paupérisation — qui est perceptible en données absolues à l’échelle du prolétariat international quand on prend en compte toutes ses composantes, c’est-à-dire non seulement l’« aristocratie ouvrière » que constitue le prolétariat des pays capitalistes avancés, mais aussi les masses nouvellement prolétarisées du tiers-monde — est principalement une tendance relative.

Cette tendance décrite magistralement par Marx voit se creuser sans cesse le fossé séparant la richesse du prolétariat de celle de la bourgeoisie. Le rythme de la hausse des profits capitalistes a été infiniment plus rapide que le rythme de la hausse du niveau de vie des masses, et si le prolétariat des pays capitalistes avancés vit indiscutablement mieux qu’au siècle passé, il n’empêche qu’il se retrouve à présent bien plus lésé de la richesse sociale qu’il crée ( et pourrait créer ) par son travail et qu’il a donc beaucoup plus à attendre de l’instauration d’un régime social où cette richesse lui reviendrait comme de juste.

En libérant les forces productives de la logique désormais restrictive du profit, le socialisme ouvre grand la porte à une ère de développement fantastique dont la timide, précaire et sélective croissance capitaliste conjoncturelle ( 1,5 % pour l’OCDE en 1992 ) ne saurait donner idée. Quant aux techniques nouvelles, elles sont aujourd’hui introduites seulement là où existe une demande solvable et leur champ d’application s’en retrouve ainsi excessivement restreint. En régime socialiste, elles seront répandues en fonction de leur utilité sociale, ce qui élargira à l’infini leur champ d’application. Et nous voilà revenus à ce « manque à gagner » que la persistance du système capitaliste inflige aux peuples du monde entier.

5.         Nous voudrions connaître de façon plus précise votre critique de la thèse du « passage naturel » au socialisme ( à savoir : la dynamique propre du capitalisme créerait les conditions de son dépassement et ce dépassement se fera en temps voulu soit au travers d’une révolte violente spontanée, soit comme aboutissement du processus réformiste ).

La juste thèse dialectique historique selon laquelle le mode de production capitaliste engendre les conditions de son propre dépassement a en effet souvent été dénaturée par des conceptions erronées rejetant la nécessité de la lutte révolutionnaire et même, à l’extrême, de la révolution. Mais avant d’en venir à ces conceptions erronées, nous voulons insister sur la validité de la thèse selon laquelle le capitalisme engendre et développe les germes du socialisme. Il s’agit là d’une importante découverte de l’analyse marxiste, qui repose sur plusieurs tendances traversant le mode de production capitaliste.

Ces tendances peuvent être divisées en deux grandes catégories. Il y a d’une part celles qui voient les rapports capitalistes de production entrer en crise et entraver le développement des forces productives, et d’autre part celles qui voient croître dans le cadre même du capitalisme les forces et figures de base du socialisme. Dans la catégorie des tendances inhérentes au capitalisme qui conduisent à un dysfonctionnement de plus en plus aigu de celui-ci, nous pouvons ranger la contradiction entre l’augmentation de la production et la baisse relative de la demande solvable, contradiction résultant de l’appropriation de la plus-value ( et de sa conversion en capital additionnel ) par les capitalistes et qui génère des crises de surproduction. Dans la catégorie des tendances inhérentes au capitalisme qui conduisent à l’apparition des bases du socialisme, nous pouvons ranger la concentration croissante des entreprises ( car la concurrence permettant aux plus forts d’éliminer les plus faibles aboutit à son contraire : le monopolisme ) ou la bipolarisation de la société entre une majorité toujours plus grande de prolétaires et une minorité toujours plus petite de bourgeois. La nature du capitalisme tout comme ses mécanismes intrinsèques conduisent inexorablement à une crise générale du mode de production, le développement même du capitalisme engendre la nécessité et les conditions requises de son dépassement par le socialisme.

La thèse du « passage naturel », en douceur, du capitalisme au socialisme témoigne d’une façon générale de l’ignorance — sinon du rejet — de la réalité et du rôle historique de la lutte des classes. Et ce n’est pas un hasard si elle est défendue par des forces sociales diversement liées à la bourgeoisie ( petite bourgeoisie intellectuelle, partis ralliés au parlementarisme et/ou intégrés au fonctionnement de l’État bourgeois, réformistes et révisionnistes de tout poil, etc. ).

Il faut aujourd’hui soit souffrir d’une cécité totale, soit faire preuve d’une entière mauvaise foi pour oser encore prétendre à une évolution historique linéaire vers le socialisme.

Tout d’abord deux siècles de réalité économique capitaliste démontrent qu’au-delà de réformes relatives et localisées, au contraire de réduire l’exploitation et les inégalités, ce système ne peut que les renforcer. Le fossé entre la richesse des grands groupes capitalistes et la richesse sociale ( particulière et publique ) ne cesse de se creuser ( l’exemple offert par les États-Unis est éloquent : en 1989 un pourcent des ménages possédaient 37 % du patrimoine contre 31 % pour les nonante pourcent ; or, en 1983 ce pourcent de ménages les plus riches possédaient « seulement » 31 % du patrimoine — cf. Le Monde Diplomatique, juin 1992 ) et il en va exactement de même avec le fossé entre pays impérialistes et pays dominés ( selon les statistiques de l’ONU, l’écart moyen entre « pays pauvres » et « pays riches » est à présent de 1 pour 150 ... Il était de 1 pour 30 en 1960 et a été estimé de 1 pour 2 en ce qui concerne le XVIIe siècle ! ).

Ensuite l’histoire révèle que jamais une classe dominante n’a abandonné volontairement sa position et, au contraire, qu’il a toujours fallu l’en chasser tandis qu’elle s’y accrochait par tous les moyens.

Si la bourgeoisie est arrivée au pouvoir, elle le doit bien entendu pour une part essentielle au fait que le mode de production qu’elle anime s’était développé dans les rouages du mode de production féodal jusqu’au point de le supplanter, mais elle le doit aussi pour une part inévitable à la vigoureuse lutte révolutionnaire qu’elle a mené des siècles durant ( par exemple, rien qu’à Liège du XIIIe au XVe siècle l’opposition au régime féodal déboucha sur des soulèvements en 1256, 1269, 1285, 1313, 1328, 1347, 1355, 1465, 1466, 1467, 1468 ... ), lutte incessante depuis les premières Chartes communales arrachées aux seigneurs jusqu’à la prise de la Bastille, lutte implacable contre les classes dominantes de la société féodale, à commencer bien sûr par la noblesse.

Ainsi il ne suffit donc pas que la situation historique soit matériellement mûre pour que se réalise le passage du capitalisme au socialisme. Encore faut-il que la classe révolutionnaire ( la classe qui est appelée à animer le nouveau mode de production et qui vit la contradiction la plus forte avec l’ancien toujours en place, c’est-à-dire ici le prolétariat ) mène une lutte acharnée et victorieuse contre la classe réactionnaire ( la classe qui anime l’ancien mode de production dominant en même temps qu’elle en tire le plus de profit, c’est-à-dire ici la bourgeoisie ).

Cette juste conception historique qui affirme la nécessité de la révolution connaît cependant une variante dogmatico-opportuniste erronée. Il s’agit de la thèse selon laquelle les conditions subjectives de la révolution ( conscience de classe, influence des communistes ) se développent naturellement, spontanément, de pair avec le développement des conditions matérielles objectives et, en conséquence, selon laquelle la révolution s’effectuera inexorablement à son heure grâce à une révolte violente et spontanée. Si cette thèse présente le mérite de ne pas faire abstraction de la lutte des classes et de la nécessité d’une révolution violente, elle souffre néanmoins de deux défauts majeurs : d’une façon générale elle surestime le rôle de la spontanéité dans l’histoire et d’une façon plus particulière elle est totalement inadaptée aux conditions historiques actuelles.

Seules des conditions historiques exceptionnelles, lorsque le régime est déliquescent et le pouvoir entièrement déstabilisé par des contradictions exacerbées, permettent qu’une insurrection spontanée en vienne à bout. En fait, on peut dire qu’une stratégie insurrectionnelle présuppose des conditions exceptionnelles, comme en a bénéficié la révolution russe triomphant d’un ennemi divisé ( entre féodaux et bourgeois, absolutistes et parlementaristes, etc. ), affaibli par la crise et une guerre qui tournait à la débâcle, etc.  Et quand le Mouvement Communiste International a cru posséder dans la tactique insurrectionnelle bolchevique un modèle stratégique applicable à toutes les luttes révolutionnaires dans le monde ( de Berlin en 1919 à Canton en 1927 ), il a subi défaite sur défaite ... ce qui rend ô combien inexcusables les sempiternels prêcheurs de la « théologie de l’insurrection ».

Parlons justement de ceux-là et de leur credo. Il faut remarquer que la thèse insurrectionnelle a de tout temps attiré — et aujourd’hui plus que jamais — les rangs fournis d’opportunistes honteux. Car si, formellement, la thèse insurrectionnelle reconnaît la lutte des classes et la nécessité de la violence révolutionnaire, pratiquement elle dissocie la phase de préparation ( qu’elle ramène à un simple exercice politique pacifique, légal ou para-légal ) de la phase insurrectionnelle proprement dite ( pour laquelle elle réserve la violence et l’illégalité ), et ainsi elle ouvre grand la porte à toutes les dérives opportunistes. Le plus souvent la première phase cesse d’être considérée comme une phase préparatoire n’existant que dans le but, ne s’orientant qu’en fonction de l’insurrection et elle est élevée au rang de finalité révolutionnaire en elle-même. On peut alors voir cohabiter des positions de principe très radicales, très révolutionnaires, comme « Le pouvoir est au bout du fusil » et « Tout le pouvoir aux ouvriers », avec une pratique parfaitement opportuniste, pacifiste, légaliste, prétendant préparer l’insurrection mais la repoussant en réalité dans un avenir lointain.

Lénine, en étudiant la faillite de la IIe Internationale, avait pourtant relevé cette filiation entre le légalisme et l’opportunisme :

« Tout le monde est d’accord pour dire que l’opportunisme n’est pas un effet du hasard, ni un péché, ni une bévue, ni la trahison d’individus isolés, mais le produit social de toute une époque historique. Cependant, tout le monde ne médite pas suffisamment sur la signification de cette vérité. L’opportunisme est le fruit de la légalité. (...)

Pour un socialiste il ne saurait y avoir qu’une seule conclusion : le pur légalisme, le légalisme sans plus des partis " européens " a fait son temps et est devenu, de par le développement du capitalisme du stade pré-impérialiste, le fondement de la politique ouvrière bourgeoise. Il est nécessaire de le compléter par la création d’une base illégale, d'une organisation illégale, d’un travail social-démocrate illégal, sans abandonner pour autant une seule position légale. » ( Œuvres complètes, t. 21, pp. 253-254 et 262. )

Malgré cette importante mise en garde, les partis du Komintern — PCB compris — et plus tard des partis issus du mouvement « mao » reproduisirent largement cette erreur, s’y enfoncèrent de plus en plus, sombrant de fait dans l’opportunisme.

Mais que l’on nous comprenne bien : nous ne contestons surtout pas le principe de l’insurrection ni l’exploitation — tant que faire se peut — des moyens légaux pour la préparer, nous critiquons simplement la thèse qui prétend restreindre la nécessité de la praxis violente et illégale au seul moment de l’insurrection et qui, ipso facto, s’y oppose jusque-là.

Nous l’avons dit, cette thèse engendre ou justifie l’opportunisme et ne mène en rien à l’insurrection dans la mesure où, politiquement et idéologiquement, une préparation légale et pacifique à l’insurrection est un mythe néfaste : le rôle des communistes n'est pas d’entretenir le fonctionnement démocratique bourgeois, il est d’apporter la preuve de viabilité de la voie révolutionnaire, et cela jusqu’au niveau militaire où ils doivent démontrer la possibilité d’affronter victorieusement ( même à une échelle réduite ), les armes à la main, la bourgeoisie et ses forces de défense. De surcroît, au point de vue strictement opérationnel, la thèse insurrectionnelle est rendue chaque jour plus aléatoire par les progrès techniques mis à la disposition de la contre-révolution : on ne paralyse plus les forces de la bourgeoisie en construisant quelques barricades et en occupant quelques gares, ponts, centraux téléphoniques, etc. ; les mouvements de masse sont terriblement vulnérables aux forces d’intervention rapide, aux hélicoptères, aux blindés, etc.

L’insurrection doit être considérée à sa juste place dans la stratégie révolutionnaire, tout comme la stratégie doit être appropriée aux objectifs historiques et aux conditions générales. Concevoir les choses différemment relève du dogmatisme. En ce qui nous concerne, nous pensons que l’insurrection correspond à deux données. D’une part elle est un moment grandement imprévisible parce que tributaire d’éléments objectifs indépendants de l’action des communistes ( par exemple : crise, aggravation de la situation du peuple ), au cours duquel de larges masses posent ouvertement la question du pouvoir, « descendent dans la rue » avec le but avoué de renverser le régime. D’autre part elle est le moment au cours duquel le mouvement révolutionnaire peut enfin traduire de manière réellement offensive les acquis politiques et militaires de la Guerre Révolutionnaire Prolongée, non seulement en s’appuyant sur les masses ralliées aux mots d’ordre révolutionnaires, mais aussi en offrant à ces masses une situation stratégiquement favorable et des forces politico-militaires aguerries. Mais restons-en là pour cette fois, nous développons précisément le concept stratégique de la Guerre Révolutionnaire Prolongée à l’occasion de la question n°  29.

6.         Quelles sont à votre avis les caractéristiques de la lutte idéologique dans les pays d’Europe de l’Ouest ? Quelle importance accorder aujourd’hui à la lutte contre le révisionnisme ?

Disons d’une façon générale que la pensée dominante dans nos pays est entrée en pleine décadence : la pensée bourgeoise abandonne même ses traits progressistes d’hier ( d’il y a deux siècles ) et ne trouve plus d’échappatoire que dans une sorte de réaction mystique. Pour citer une phrase connue : la pensée dominante ici et aujourd’hui est une pensée religieuse sans dieu. La lutte idéologique dans son ensemble, comme émanation de la lutte des classes, se situe donc aujourd’hui plus que jamais au niveau de l’affrontement entre la pensée scientifique historique et les mythes réactionnaires.

D’une façon plus politique, nous pensons que la lutte idéologique dans les pays de l’Europe de l’Ouest se cristallise autour du problème de la démocratie bourgeoise. Depuis la réactivation de la crise générale du mode de production capitaliste au début des années 1970, qui s’est progressivement traduite ici pour les masses populaires en termes d’inflation, de chômage, de baisse du niveau de vie, etc., la bourgeoisie et ses laquais sociaux-démocrates ont perdu un de leurs principaux arguments : celui qui voulait que l’élévation des conditions de vie des masses demeurât, ad vitam aeternam, constante dans tous les domaines. La crise ayant pulvérisé cette illusion, les prolétaires s’étant vu déposséder —malgré leur résistance — de bon nombre d’acquis « définitifs » et l’avenir se présentant toujours plus sombre, la démocratie bourgeoise est passée au premier rang des mythes manipulateurs. Un culte entretenu avec d’autant plus d’hystérie et de tape-à-l’œil qu’il doit masquer une réalité objective toujours plus dégradée et une politique de pouvoir sans cesse plus anti-populaire.

Il vaut d’ailleurs la peine de souligner à cette occasion l’impudence de la bourgeoisie qui ose se réclamer de la forme démocratique de son pouvoir alors que celle-ci lui fut imposée par une rude lutte de classe : au début du siècle, dans notre pays, l’armée fusillait encore les manifestants qui revendiquaient le suffrage universel ( les bons livres d’histoire rappellent les massacres de 1893 aux usines De Roubaix et Bougie à Borgerhout, la charge des lanciers à Wetteren, les fusillades de Mons et d’Anvers, etc. ). Mais bon, aujourd’hui c’est comme ça, la bourgeoisie justifie le capitalisme et sa nuisance effrénée à l’échelle de la planète par la forme démocratique de son pouvoir dans les centres, et dans cet exercice elle est assistée par tous les partis politiques, toutes les organisations syndicales et corporatives, toute la presse, tous les intellectuels patentés, etc.  Cela constitue un chœur des sirènes omniprésent et tonitruant, une énorme machinerie de falsification et manipulation historiques, une pression idéologique formidable dont le seul but est d’éloigner le prolétariat de la voie révolutionnaire et de l’égarer dans l’impasse réformiste. Et cette pression, qui s’est encore accentuée à partir des événements d’Europe de l’Est, est d’autant plus forte et complète que le prolétariat est définitivement trahi dans cette épreuve — comme dans bien d’autres — par les révisionnistes de tout poil qui n’ont d’autre ambition que l’un ou l’autre strapontin parlementaire.

Cependant, ce consensus étouffant ( à peine entaché par la prudence de certains audacieux réfugiés derrière la pirouette de Churchill selon laquelle la démocratie ( bourgeoise ) est le pire des systèmes ... à l’exception de tous les autres ) est à double tranchant : lorsqu’il ne parvient pas à aveugler, il éclaire. L’unanimité démocrate ( bourgeoise ) permet en effet aux prolétaires indignés par la réalité sociale, écœurés par la politicaillerie et la corruption ou refusant de cautionner les crimes de l’impérialisme partout dans le monde, de prendre conscience du caractère intégralement bourgeois de cette démocratie. Ainsi deviennent-ils capables de démasquer les opportunistes, les révisionnistes et les social-traîtres qui, sous le prétexte fallacieux de se ranger dans le camp de la démocratie, s’incrustent en fait dans le camp du système. La lutte idéologique contre la démocratie bourgeoise acquiert donc une importance nouvelle : elle tranche salutairement entre le camp de la révolution et le camp de la contre-révolution, sans plus permettre la moindre hésitation. Elle dénonce tous ceux qui se font les agents de la pensée bourgeoise auprès des masses, c’est-à-dire non seulement la petite bourgeoisie intellectuelle œuvrant dans la presse, la sociologie, la culture, etc., mais aussi et surtout les réformistes, Iégalistes et pacifistes, défenseurs objectifs du système d’exploitation et d’oppression. Les révolutionnaires communistes se doivent donc de briser l’imposture qui veut que la démocratie bourgeoise soit autre chose qu’un rempart confortable pour les capitalistes et leurs laquais.

En ce qui concerne l’importance à accorder à la lutte contre le révisionnisme, nous pensons que la question doit être envisagée à deux niveaux.

Parlons d’abord du « révisionnisme historique », c’est-à-dire les thèses et l’expérience soviétiques de 1956 à 1985, ou l’expérience des partis issus du Komintern, l’eurocommunisme, etc.  Quelle importance spécifique attacher encore à ce qui finit de s’effondrer naturellement dans tous les domaines ? La débâcle des régimes d’Europe de l’Est correspond à la débâcle des « partis frères » de l’Ouest, la crédibilité du révisionnisme qu’ils incarnaient est définitivement perdue et au bout du compte la plupart ont même abandonné l’objectif du socialisme et du Communisme et renié tout leur passé. Certes des (ex-)PC européens disposent encore parfois d’une présence dans le jeu politique, ils sont dotés d’un appareil rodé et fourni d’une clientèle, ils peuvent survivre en outsiders des partis bourgeois de pouvoir. Mais en s’appuyant sur quelle ligne politique ? Au mieux, sur une ligne social-démocrate d’opposition. C’est ainsi, par exemple, que l’ex-PCI tente d’enrayer son effondrement ou que le PCF a stabilisé le sien : ces partis ne traduisent plus un authentique projet social mais représentent une part du mécontentement populaire à l’état brut. Ils sont seulement perçus par leurs électeurs comme une ultime digue face à la toute puissance bourgeoise et non plus comme une alternative réelle à cette puissance.

Dans notre pays, pour diverses raisons historiques, le PCB n’a pu jouer les « utilités » et sa surenchère opportuniste n’a fait qu’activer sa déliquescence. De 23 sièges ( sur 202 ) à la Chambre en 1946 il ne lui en reste déjà plus que 12 ( sur 212 ) en 1949, puis 5 en 1961, 2 en 1977 et ... zéro en 1985. Donc, nous pensons qu’il ne peut plus être question d’une lutte anti-révisionniste au vrai sens du terme, au sens d’une lutte théorique, politique et idéologique contre des forces usurpant la confiance et déviant les forces du prolétariat dans sa lutte pour la révolution.

Parlons ensuite du chiendent révisionniste, à l’arrachage duquel il faut consacrer une vigilance particulière et un effort permanent dans les rangs révolutionnaires. Certes, par principe, rien ne doit échapper à l’attention critique, mais il nous semble qu’aujourd’hui elle s’impose plus en certains domaines qu’en d’autres. Nous pensons par exemple au problème d’une juste analyse de la situation des pays dominés ( et du mouvement révolutionnaire dans ces pays ) par les révolutionnaires des centres impérialistes, et de la même façon à celui d’une juste analyse de la situation des centres impérialistes ( et du mouvement révolutionnaire dans ces pays ) par les révolutionnaires des pays dominés. On y retrouve beaucoup trop souvent des conceptions héritées du révisionnisme, dans le premier cas la reconnaissance des forces bourgeoises nationales au détriment des forces communistes révolutionnaires, justifiée au nom d’« étape intermédiaire », d’une tactique anti-impérialiste, etc., ou dans le second la reconnaissance des forces réformistes démocratiques des métropoles au détriment des forces communistes révolutionnaires, justifiée au nom d’avantages immédiats, d’une autre tactique anti-impérialiste, etc.  Nous pourrions aussi citer le problème d’une juste analyse de l’origine, des causes de l’hégémonie puis de l’effondrement du révisionnisme en URSS, tout comme celui d’une juste dénonciation de la contre-révolution en Chine et bien d’autres encore. Mais ce serait faire double emploi, en fait l’essentiel des points à traiter se retrouve distribué à sa place dans l’ensemble de ce travail.

7.         N’y a-t-il pas une confusion possible dans l’emploi du terme de « démocratie » lorsque vous dénoncez la démocratie bourgeoise — par exemple par rapport au concept de démocratie énoncé par Mao Tsé-toung ou au concept de lutte pour la « nouvelle démocratie » existant dans les pays dominés ?

Il s’impose en effet de faire soigneusement la part des choses. Mais nous imaginons difficilement qu’une confusion soit possible, puisque le concept de « démocratie nouvelle » énoncé par Mao Tsé-toung repose entre autres, justement, sur l’analyse — et la dénonciation — des « démocraties de l’ancienne catégorie », à savoir les systèmes politiques en place dans les pays dominants, qui représentent historiquement et exclusivement les intérêts de la bourgeoisie et de l’impérialisme. Ajoutons de surcroît que les communistes chinois définissaient la « démocratie nouvelle » comme une étape révolutionnaire propre aux pays dominés ( semi féodaux et/ou semi coloniaux ), pleinement conçue comme transitoire vers le socialisme et pratiquement liée à l’existence d’un front révolutionnaire mondial puissant ( à l’époque appuyé sur l’URSS ).

Qu’est-ce que la démocratie de l’« ancienne catégorie », « périmée » ? C’est la démocratie bourgeoise, autrement dit le régime d’État de Droit sous lequel nous vivons dans les métropoles impérialistes, c’est la forme donnée ici à l’entière domination de la bourgeoisie sur le prolétariat. Et si cette forme est évidemment préférable en soi aux autres formes de domination ( dictatoriale, censitaire, autocratique, etc. ), elle n’en reste pas moins le gant de velours dans lequel se glisse la main de fer de l’exploitation et de l’oppression bourgeoises.

Une évidence apparaît dès que l’on se penche sur cette démocratie : la bourgeoisie peut y mettre fin à tout moment, dès lors qu’elle estime ses intérêts en danger. D’ailleurs cela est même prévu au programme, à travers des mécanismes légaux et « démocratiques » comme par exemple le transfert de pouvoirs du législatif à l’exécutif grâce aux lois organisant les « pouvoirs spéciaux ». Quand les trusts impérialistes et la bourgeoisie chilienne ont jugé que leurs intérêts étaient menacés par la politique d’Allende, ils ont chargé la CIA, Pinochet et son armée de faire place nette ; quand les bourgeoisies turque et internationale ont vu que les mécanismes démocratiques étaient incapables de contenir la pression du peuple et de la classe ouvrière en Turquie, le putsch de l’OTAN a réglé le problème. Ainsi, élaborer une politique se voulant réellement fonction des intérêts populaires et prolétariens ( et donc allant à l’encontre des intérêts bourgeois ) qui s’en remet aux mécanismes de la démocratie bourgeoise reste le moyen le plus sûr de rejoindre à terme l’important contingent des cocus de l’Histoire. Et les réformistes ou révisionnistes qui contestent encore cela offrent une détestable illustration du dicton qu’il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…

Mais faire remarquer que la démocratie bourgeoise cède le pas à la dictature ouverte de la bourgeoisie dès que cette dernière s’inquiète des poussées populaires ou prolétariennes revient à aborder le problème par sa brutale conclusion. Plus fondamentalement, il faut souligner le fait que les rapports sociaux ( dont, à la base, les rapports de production ) gérés par ce régime sont entièrement bourgeois, donc par essence anti-prolétariens. La démocratie bourgeoise en tant que telle correspond à l’exploitation capitaliste et ne permet aucunement de rompre avec elle : elle permet tout au plus de l’aménager partiellement.

Le régime démocratique bourgeois offre un grand avantage aux capitalistes : il légitime idéologiquement l’exploitation et l’oppression, il trompe les masses avec l’illusion que la réalité correspond à ce qu’elles ont voulu d’élections en élections. Selon les propagandistes de la démocratie bourgeoise, les libertés formelles qui la composent ( liberté d’expression, d’association, etc. ) rendent ce régime inégalable, l’élèvent au rang du meilleur possible, et la périodicité des mascarades électorales ou quelques défilés entre la Gare du Nord et la Gare du Midi sont censés compenser des « fatalités » comme le chômage, la dette publique et l’austérité, les superprofits de l’oligarchie financière, le pillage du tiers-monde, la misère et les famines, le militarisme et la guerre, les désastres écologiques, etc.  En outre, la forme démocrate du pouvoir bourgeois garantit aux capitalistes la complicité active des cliques réformistes et révisionnistes qui y trouvent le domaine fangeux où elles peuvent prospérer, de même que celle de la petite bourgeoisie intellectuelle qui y voit non seulement un idéal mais de plus en dépend ( journalistes, juristes, etc. ).

Il n’en faut pas pour autant charger la démocratie de tous les péchés du monde : elle n’est finalement qu’une forme parmi d’autres de la domination de la bourgeoisie. Plus particulièrement, en tant que forme déterminée du pouvoir bourgeois, elle constitue une étape dans le processus historique d’émancipation du prolétariat et de marche vers le socialisme. Car des acquis démocratiques comme la liberté d’expression ou d’association, aussi fragiles qu’ils soient, constituent un avantage certain pour le travail d’éducation et d’organisation de la classe. Rappelons ici — à l’heure où les états capitalistes occidentaux se posent en archanges ( musclés ) de la démocratisation tous azimuts — l’énergie avec laquelle la bourgeoisie s’opposa initialement au mouvement de démocratisation de la société : un état modèle comme la Belgique chargeait à son heure la troupe de fusiller les manifestants pour le suffrage universel.

La lutte pour les droits démocratiques à la fin du siècle passé et au début de celui-ci était aussi légitime et nécessaire que, par exemple, la lutte pour des revendications sociales comme la journée des huit heures. Notons à ce propos que le prolétariat fut à l’avant-garde de la lutte pour la démocratisation du régime, cristallisée chez nous autour de l’objectif du suffrage universel. Cet objectif mobilisa la classe pendant des décennies, de la grande manifestation du POB de 1886 ( 70 à 80.000 personnes ) jusqu’à l’aboutissement en 1919, en passant par les grèves générales de 1893, 1902 et 1913, et les manifestations de masse de 1890 et 1911. Cette lutte était à la base très largement comprise comme une étape à gagner sur le chemin de la révolution socialiste, et cela explique le recours massif à la violence révolutionnaire de la part des grévistes et des manifestants.

Il faudra tout le poids des directions réformistes du POB, de Louis Bertrand à Émile Vandervelde, pour que cette juste conception des réformes comme moyens au service de la révolution socialiste cède le pas à un attachement aux réformes comme fin en soi. Un recul politique qui sera d’ailleurs favorisé par la défaite des luttes insurrectionnelles de 1886 et 1887/1888, défaites dont la direction du POB n’était pas totalement innocente, puisqu’elle avait torpillé plus d’un mouvement de grève trop révolutionnaire à son goût. L’influence croissante des réformistes à l’époque peut aussi se mesurer à l’usage décroissant de la violence révolutionnaire dans les mouvements de masse. Sans même citer les innombrables attentats des années 1886-88, on peut comparer la grève de 1893 ( seulement reconnue par le POB ) et celle de 1913 ( organisée soigneusement par lui ). La première fut émaillée de multiples affrontements souvent armés ( dynamitages dans toute la Wallonie — dont un pont à Ougrée ; attaques contre des militaires à Liège et à Couillet ; manifestation insurrectionnelle à Bruxelles — débouchant sur le passage à tabac de Charles Buls, bourgmestre ayant interdit les rassemblements et l’accès à la Maison du Peuple, et de Charles Woeste, leader ultra-réactionnaire du Parti Catholique, etc. ), la seconde fut absolument pacifique.

L’orientation nouvelle donnée par les réformistes du POB au mouvement de lutte pour la démocratisation changea naturellement du tout au tout la position de la bourgeoisie envers cette démocratisation. Elle qui s’était opposée avec la plus grande énergie — c’est-à-dire par une répression féroce et sanglante — au suffrage universel tant qu’il était compris par tous comme une étape transitoire dans la lutte révolutionnaire, allait à présent accueillir avec bienveillance les revendications de la direction du POB, revendications rigoureusement épurées de toute implication révolutionnaire. La collaboration de classe du POB ( comme de l’ensemble de la IIe Internationale ) à l’occasion de la première guerre mondiale devait sceller cette complicité aux dépens du prolétariat et du combat socialiste.

Les importantes concessions faites par la bourgeoisie au POB en 1919 s’expliquent également par la crainte de voir la tourmente révolutionnaire qui balayait l’Europe depuis 1917 s’étendre à la Belgique. L’inquiétude du roi Albert 1er était d’ailleurs telle qu’il manifesta le souhait de voir l’armée belge renforcée par quelques divisions américaines fraîchement débarquées sur le continent et donc ni éprouvées par quatre ans de massacre impérialiste ni éclairées par la propagande communiste. Mais plus fondamentalement le roi avait surtout compris que pour assurer la continuité du système capitaliste et du régime bourgeois, il convenait de renforcer l’hégémonie du POB dans le prolétariat et que cela passait par d’importantes concessions aux réformistes. Rappelons qu’à la même époque Lénine écrivait, dans sa célèbre critique au leader de la IIe Internationale Kautsky :

« ... Il faut être un réactionnaire, un ennemi de la classe ouvrière, un valet de la bourgeoisie pour exalter maintenant les beautés de la démocratie bourgeoise et bavarder sur la démocratie pure, la face tournée vers le passé révolu. La démocratie bourgeoise a été un progrès par rapport au Moyen-Âge, et il fallait la mettre à profit. Mais aujourd’hui, elle est insuffisante pour la classe ouvrière. Maintenant, il ne s’agit pas de regarder en arrière, mais en avant, afin que la démocratie bourgeoise soit remplacée par la démocratie prolétarienne. Et si le travail préparatoire à la révolution prolétarienne ( ... ) a été possible ( et nécessaire ) dans le cadre de l’État démocratique bourgeois, enfermer le prolétariat dans ce cadre, dès l’instant où nous en sommes venus aux " batailles décisives ", c’est trahir la cause prolétarienne, c’est agir en renégat.»

Ce qui était vrai alors l’est encore plus aujourd’hui. Mobiliser les masses autour de la démocratie bourgeoise, c’est les mobiliser autour d’un objectif désormais réactionnaire. À présent, seule est révolutionnaire la lutte pour la démocratie prolétarienne, c’est-à-dire non pas l’une ou l’autre variante meilleure ( « moins mauvaise » ! ) du pouvoir de la bourgeoisie sur le prolétariat, mais une forme d’organisation sociale du prolétariat arrivé à son tour au pouvoir.

Démocratie prolétarienne et dictature du prolétariat sont des concepts qui se recouvrent mutuellement. La dictature du prolétariat s’exerce sur l’ancienne classe dominante et débouche à terme sur son élimination : la suppression des rapports capitalistes de production, de l’exploitation capitaliste, entraîne la suppression de la fonction sociale des capitalistes et donc directement la disparition non pas forcément des personnes qui constituaient cette classe, mais de cette classe en tant que telle. La dictature du prolétariat ayant pour raison d’instaurer de manière irréversible des rapports sociaux de type socialiste, des rapports qui bannissent l’exploitation de l’homme par l’homme, elle ouvre la porte à la société voulue par les travailleurs et pour les travailleurs, à une société dans laquelle tous les hommes et toutes les femmes ont des intérêts communs et non plus contradictoires ( comme c’est le cas sous le capitalisme ), elle permet l’avènement d’un véritable pouvoir de tous et toutes : la démocratie prolétarienne.

Pour revenir plus précisément à la question, rappelons donc qu’il n’y a pas de rapport entre l’étape historique de la révolution démocratique bourgeoise ( atteinte dans les pays dominants ) et l’objectif de « démocratie nouvelle » comme étape stratégique dans le processus révolutionnaire des pays dominés de la chaîne impérialiste ( pays généralement semi féodaux et/ou semi coloniaux ). Il s’agit de deux données porteuses de caractères historiques fondamentalement différents.

Ainsi il est des situations historiques où la lutte des communistes ne peut déboucher immédiatement sur la dictature du prolétariat ; c’est le cas dans les luttes de libération nationale anti-impérialistes menées par des peuples dominés dont la classe ouvrière est très réduite, voire inexistante. La révolution chinoise et l’œuvre de Mao Tsé-toung nous ont enseigné que dans pareille situation et en fonction de l’objectif premier de la libération nationale anti-impérialiste et anti-oligarchique comme étape du processus révolutionnaire vers le socialisme, les communistes sont amenés à s’inscrire dans des alliances de classe avec la paysannerie et/ou la petite bourgeoisie ( voire même, dans des cas qui ne se présenteront sans doute plus, avec la bourgeoisie nationale ). Quand ces luttes triomphent, elles donnent naissance à un régime politique qui transpose au niveau institutionnel les contradictions internes de l’alliance imposée par les conditions historiques : c’est le régime de démocratie populaire. Mais ce régime ne peut qu’être instable en raison de la disparition de l’élément qui fondait l’unité populaire, à savoir la lutte de libération nationale anti-impérialiste. Sous l’effet des contradictions de classe, la démocratie populaire tend alors rapidement à passer à une étape révolutionnaire supérieure de la marche vers le socialisme ( étape de la dictature du prolétariat, imposée par la classe ouvrière et son Parti lorsqu’elle en a la force, comme ce fut le cas en Chine ), ou évolue inévitablement vers un régime bourgeois ( démocrate ou non selon la résistance révolutionnaire qu’il rencontre, comme ce fut le cas en Algérie ).

8.         Quelle importance accordez-vous à la pensée de Mao Tsé-toung dans le combat révolutionnaire en Europe occidentale aujourd’hui ? Que pensez-vous de la conception du maoïsme comme « troisième étape », « supérieure », du marxisme ?

Les apports de Mao Tsé-toung au Marxisme-Léninisme sont nombreux et importants. Certains concernent les conditions spécifiques de pays dominés ( ainsi dans le domaine politique Mao résout le problème des alliances de classe et définit la « démocratie nouvelle », dans le domaine politico-militaire il énonce la conception d’encerclement des villes par les campagnes et précise le rôle des zones libérées, dans le domaine économique il éclaire la voie de la construction socialiste pour un pays sous-développé et principalement agricole, etc. ). D’autres apports ont une valeur universelle et concernent donc directement la lutte révolutionnaire en Europe occidentale.

Les contributions les plus universelles de Mao Tsé-toung au Marxisme-Léninisme tiennent dans ses travaux philosophiques, précisément dans le domaine de la dialectique et de la gnoséologie. Mais nous remarquons aussi, avec le Président Gonzalo du Parti Communiste du Pérou qui est le plus éloquent défenseur de cette thèse, que Mao Tsé-toung a apporté au prolétariat international une théorie politico-militaire développée et complète — la Guerre Prolongée —, la théorie politico-militaire de la classe, dont les axes essentiels sont valables et applicables partout.

Reste le rôle historique fondamental joué par Mao Tsé-toung dans la lutte contre le révisionnisme. En mettant à nu le phénomène révisionniste moderne comme manifestation propre d’une bourgeoisie se développant au sein du Parti et de l’État socialiste, en provoquant une lutte ouverte contre lui dans le Mouvement Communiste International, Mao Tsé-toung a identifié et combattu le danger qui menaçait d’engloutir tout le mouvement après avoir triomphé dans le PC et l’État soviétiques. Mieux encore, en impulsant et théorisant la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, il a montré la voie que les communistes doivent emprunter pour mettre en échec les tentatives de restauration bourgeoise au cours de l’étape socialiste, pour poursuivre et approfondir la transformation des rapports sociaux qui caractérise cette étape.

Nous pensons donc que l’on peut considérer l’œuvre de Mao Tsé-toung comme une « troisième étape », « supérieure », du marxisme, dans le sens où elle constitue un authentique agrandissement du prodigieux édifice construit par Marx, Engels et Lénine.

9.         Comment définissez-vous la responsabilité et les tâches concrètes des militants et organisations révolutionnaires dans les centres impérialistes au niveau de l’Internationalisme Prolétarien ? Quel sens exact attribuez-vous au mot d’ordre que vous avancez à ce propos : « Faire la révolution dans son propre pays, contribuer à ce qu’elle triomphe partout » ? Établit-il un rapport avec la thèse du « socialisme dans un seul pays » ?

Le problème des responsabilités et tâches concrètes des forces révolutionnaires des métropoles dans le domaine de l’Internationalisme Prolétarien a été l’occasion de nombreuses erreurs dont certaines ont encore cours. Nous discernons une première catégorie d’erreurs qui reposent sur le rejet ( plus ou moins reconnu et assumé ) de la perspective d’une révolution prolétarienne en Europe et une seconde qui procède de l’ignorance de l’importance historique du contexte national dans les métropoles.

La proposition « faire la révolution dans son propre pays » est aussi une réaction aux thèses qui prétendent réduire le mouvement révolutionnaire dans les centres impérialistes à une sorte de « cinquième colonne » au service des peuples dominés de la chaîne impérialiste. Agissant « derrière les lignes » de l’impérialisme dans le cadre de la contradiction opposant les nations dominantes aux nations dominées, les forces révolutionnaires des métropoles seraient seulement appelées à miner et paralyser de l’intérieur les structures et forces politico-militaires qui permettent de perpétuer la domination et l’oppression du tiers-monde, d’y mener des expéditions répressives.

Que l’on nous comprenne bien, nous ne nions ni l’existence ni l’importance de cette responsabilité : nous pensons également que du fait de sa localisation « au cœur de la bête » le mouvement révolutionnaire dans les centres impérialistes a le devoir de tout mettre en œuvre pour entraver les plans et manœuvres criminels de « sa » bourgeoisie à l’encontre des peuples des pays dominés. Mais ce devoir, aussi fondamental soit-il, ne peut selon nous prendre le pas sur les orientations et l’activité générales d’un processus révolutionnaire autochtone, visant à la révolution prolétarienne dans les métropoles, c’est-à-dire une révolution ayant pour sujet le prolétariat des centres impérialistes. Il nous semble même que si l’on a en vue les intérêts des grandes masses populaires des pays dominés, la priorité historique de l’objectif de la révolution prolétarienne dans les métropoles — naturellement menée par le prolétariat et les forces révolutionnaires de celles-ci — s’impose d’autant plus. Du point de vue historique, le soutien aux luttes des peuples dominés à travers le harcèlement des structures et forces de domination impérialistes ne peut avoir qu’une incidence tactique : il peut influer sur tel ou tel affrontement, concourir à telle ou telle victoire, mais il ne modifiera pas les données fondamentales du problème, à savoir l’existence même de puissances impérialistes et, in fine, de l’impérialisme. À moins de considérer la révolution comme impossible dans les métropoles ( et donc d’ignorer les enseignements du Marxisme-Léninisme ) et/ou d’imaginer qu’elle débouchera du tiers-monde sur les métropoles un peu à la manière de la stratégie maoïste d’encerclement des villes par les campagnes, la lutte pour le socialisme dans les centres impérialistes s’impose indiscutablement pour nous comme seule voie révolutionnaire.

Comme on le voit cette question a de nombreuses déterminantes et implications. En fait il est quasi impossible de l’aborder correctement sans une analyse claire de la thèse dite « des trois contradictions ».

Comme beaucoup d’autres communistes, nous pensons que notre époque est caractérisée par trois grandes contradictions. Cependant, à la différence de nombreux camarades des pays dominés ( et de quelques-uns des centres impérialistes ), nous pensons que celle qui a et aura le plus d’importance est la contradiction entre le prolétariat international et la bourgeoisie impérialiste. En second lieu nous plaçons celle opposant les peuples dominés aux grandes puissances impérialistes et en troisième lieu les contradictions inter-impérialistes ( économiques, politiques, stratégiques, militaires, etc. ).

Pourquoi mettre en avant la contradiction prolétariat / bourgeoisie ? Parce qu’elle a une dimension universelle ( elle est présente dans les pays impérialistes mais aussi dans les pays dominés ), parce qu’elle reflète la tendance et possède la plus grande portée historique. Les contradictions inter-impérialistes ne remettent nullement en cause le système capitaliste et la contradiction peuples dominés / puissances impérialistes y arrive seulement quand elle se combine à la contradiction prolétariat ( paysannerie pauvre ) / bourgeoisie.

Nous pensons en outre que la contradiction peuples dominés / puissances impérialistes a déjà son apogée derrière elle, même si elle mobilise encore de larges masses populaires à travers le monde. Cette contradiction a historiquement culminé dans le processus de décolonisation qui a suivi le triomphe de la révolution chinoise. Aujourd’hui ses limites sont évidentes : partout où elle ne s’est pas combinée à la contradiction prolétariat / bourgeoisie, c’est-à-dire où le processus révolutionnaire ne visait pas l’objectif final de la dictature du prolétariat et de la construction socialiste et n’a pas été guidé par un parti marxiste-léniniste ( le cas de Cuba est particulier ), où le processus s’est cantonné à la libération nationale ( et même si elle impliquait la nationalisation des ressources ), le peuple s’est fait confisquer le pouvoir conquis dans la lutte et l’impérialisme a pu réoccuper autrement ( investissements transnationaux, « coopération », crédits, etc. ) l’essentiel de ses positions brièvement perdues.

Seule la résolution de la contradiction prolétariat / bourgeoisie à travers l’édification socialiste permet de dépasser les limites inhérentes à la libération nationale. C’est pourquoi nous considérons cette contradiction comme principale à notre époque, sans toutefois méconnaître la vitalité, la nécessité et la légitimité de la lutte anti-impérialiste des pays dominés. Et voilà pourquoi encore, dans notre analyse, nous rendons aux pays capitalistes avancés la place centrale dans le mouvement mondial de la révolution que Lénine leur attribuait. Car Lénine soulignait que s’il était plus difficile d’impulser un processus révolutionnaire dans ces pays que dans d’autres pauvres et dominés ( comme l’était la Russie à son époque ) il y serait plus facile d’instaurer la dictature du prolétariat, de construire et développer le socialisme.

Nous affirmons donc que la lutte pour la révolution prolétarienne dans les centres impérialistes est un élément central et incontournable pour le mouvement révolutionnaire mondial, un élément auquel les militants révolutionnaires métropolitains doivent consacrer l’essentiel de leurs forces. Certes la misère ici est sans commune mesure avec l’effroyable réalité du tiers-monde et les contradictions y sont bien moins exacerbées, mais l’état de développement des forces productives dans les pays avancés est tel qu’il offre la possibilité non seulement d’une révolution prolétarienne victorieuse mais aussi d’une édification socialiste bien plus complète et d’une marche vers le Communisme bien plus assurée que dans les pays dominés. Il suffit à cet égard de penser à l’étendue de la prolétarisation et à l’élimination de la petite bourgeoisie indépendante ( et de la paysannerie ) — nous abordons le sujet à la question n° 16 —, de même qu’au degré de développement de l’industrie et des techniques dont la maturité constitue la base matérielle de l’édification socialiste.

La seconde grande catégorie d’erreurs concernant la question de l’internationalisme présentes au sein du mouvement révolutionnaire européen repose sur l’ignorance de l’importance historique du contexte national dans les métropoles. L’existence de très nombreux points communs à tous les pays impérialistes et leur intégration toujours croissante dans des structures transnationales telles la CEE, l’OTAN, etc., est une des raisons qui ont amené certains camarades à faire fi du facteur national et à se positionner quasi exclusivement dans une optique transnationale. Les « fronts communs » RAF / AD et RAF / BR PCC illustraient clairement cette vision simpliste et fausse de l’internationalisme et ils confirment à l’envi le proverbe « le mieux est l’ennemi du bien ».

Encore une fois, que l’on nous comprenne bien. Nous sommes entièrement convaincus que la cause du prolétariat et des peuples du monde est unique, indivisible, et que l’Internationalisme Prolétarien en est la seule perspective. Nous pensons que la solidarité entre les masses de tous les pays et l’unité des forces communistes par-delà les frontières sont donc des tâches auxquelles il s’impose d’œuvrer sans retard ni faiblesse. Dans ce cadre, la fondation d’une nouvelle Internationale Communiste, de l’Internationale Communiste Combattante, est inscrite parmi les tâches d’avenir du mouvement révolutionnaire mondial. Cependant ( et c’est ici que s’inscrit le mot d’ordre « faire la révolution dans son propre pays » ), en tant que marxistes nous n’ignorons pas que les conditions objectives de la révolution prolétarienne, celles qui sont le cadre d’existence de la classe prolétarienne, relèvent inévitablement d’un contexte national — à de multiples et complexes niveaux — et qu’il n’est pas permis d’en faire abstraction.

Il est possible, nécessaire et juste entre révolutionnaires de développer les échanges, l’information, le débat, l’encouragement et la critique fraternelle, le partage des expériences et des acquis, l’appui réfléchi, etc., en n’oubliant jamais que l’unité politique est primordiale et que finalement chaque mouvement doit seulement compter sur ses propres forces. Mais cela n’autorise pas à méconnaître le matérialisme historique et en premier lieu les réalités inégales de l’impérialisme ou les lois de ses mécanismes contradictoires, au point de nier que l’action révolutionnaire des communistes doit être ancrée dans la réalité nationale, conçue dans la considération de ses spécificités, tant il est vrai que Francfort n’est pas Lisbonne ni Athènes Bruxelles.

En ce qui concerne la thèse du « socialisme dans un seul pays », nous croyons qu’il importe de distinguer le cœur de la question ( telle qu’elle fut débattue en URSS dans les années 1920 entre Staline et Trotsky notamment ) et la façon dont elle fut traduite dans l’expérience soviétique et du Komintern.

À la question de base « est-il possible d’édifier le socialisme dans un seul pays ? », l’histoire, l’expérience de l’Union Soviétique jusqu’à la seconde guerre mondiale ( ou au putsch révisionniste de Kroutchev selon les avis ) comme celle de la révolution chinoise ont répondu que cette voie était inévitable et praticable. Mais autre chose est la façon dont cette thèse a été stratégiquement appliquée par les dirigeants soviétiques avec Staline à leur tête. La subordination de la IIIe Internationale ( c’est-à-dire en fin du compte des mouvements révolutionnaires du monde entier ) aux intérêts propres de la « patrie du socialisme » mérite indiscutablement la plus sévère critique. L’important dans cette analyse, rappelons-le, consiste à bien dissocier la thèse initiale, valable, des thèses particulières élaborées à l’occasion de son application dans la révolution soviétique : la confusion est trop souvent de mise à ce sujet.

Deuxième partie

10.    La question principale du marxisme est toujours celle de son application aux caractères et spécificités de chaque situation. Avez-vous fait une analyse systématique et historique du mouvement de classe dans votre pays ?

Nous avons bien entendu étudié l’histoire du mouvement de classe en Belgique afin d’en discerner au mieux les caractéristiques. La situation présente du mouvement de classe a des racines profondes dans le siècle et une analyse juste de l’actualité impose une connaissance exacte du passé. À ce propos nous reconnaissons — et nous aurons l’occasion d’y revenir plus loin — que des analyses défendues initialement par notre organisation ont dû faire l’objet de rectifications sur base de l’expérience, de la pratique et de ses leçons. Mais nous pensons que les conclusions de notre étude historique étaient pertinentes et celles-là n’ont pas varié.

Dans son histoire sociale la Belgique a été à la pointe des expériences réformistes. Seuls les pays scandinaves, la Hollande, la Suisse et, d’une façon particulière, la RFA ont développé aussi loin et pleinement cette orientation. La politique réformiste signifie la gestion pacifique des conflits sociaux, leur prévention grâce à une concertation sociale systématique ou leur résolution via la collaboration de classe institutionnalisée.

Dans notre pays cette politique a vraiment émergé au cours de la période précédant la première guerre mondiale. C’est à cette époque ( lors des grèves de 1913 ) que se rencontrent l’hégémonie totale du Parti Ouvrier Belge ( POB ) et de sa Commission syndicale dans le prolétariat et la compréhension par la bourgeoisie de son intérêt à faire l’économie de conflits sociaux incontrôlés ( qui s’étaient jusqu’alors déroulés dans une violence extrême ) en planifiant une série d’ouvertures sociales et politiques très vite compensées par une production « sans accroc ».

La première grande série de mesures politiques et sociales réformistes date de 1919, au lendemain de la première guerre mondiale. Réformes accordées en confiance, le POB et son président Emile Vandervelde ayant donné à la bourgeoisie toutes garanties quant à leur nature inoffensive pour le régime et même leur efficacité néfaste en jouant un rôle actif dans la trahison de la IIe Internationale ( Vandervelde en a présidé le Comité exécutif ) et en participant au gouvernement d’union nationale ( Vandervelde devint ministre d’État en août 1914, fut nommé ministre sans portefeuille en janvier 1916 et ensuite ministre de l’intendance civile et militaire en août 1917 ). Depuis l’acquisition du suffrage universel — alors exclusivement masculin — qui date précisément de la fin de la guerre de 1914-1918, la politique de collaboration de classe du POB, puis plus tard du Parti Socialiste Belge ( PSB ) et maintenant des Parti Socialiste ( PS ) et Socialistische Partij ( SP ) ne s’est jamais démentie, après avoir remporté une deuxième grande série d’acquis sociaux et politiques à l’issue de la Seconde Guerre mondiale ( création de l’Office National de la Sécurité Sociale, etc. ).

L’influence des syndicats réformistes ( sociaux-démocrates d’abord, puis aussi sociaux-chrétiens lorsque ceux-ci furent impulsés par le patronat catholique pour faire pièce aux premiers ) au sein du monde du Travail a toujours représenté un atout considérable pour la bourgeoisie et sa recherche de paix sociale. L’étendue de cette influence peut être illustrée par un chiffre : en 1981, 96,2 % des ouvriers étaient syndiqués, ce qui représente un taux quasi inégalé dans le monde capitaliste. Mais en même temps la puissance syndicale a permis au prolétariat de nombreuses conquêtes sociales, d’améliorer substantiellement ses conditions de vie et de travail. Cela explique naturellement pourquoi il a accordé pendant longtemps une telle confiance aux forces réformistes ainsi qu’aux formes de lutte qu’elles prônaient et pourquoi il se retrouve aujourd’hui démuni d’autres expériences de lutte et de confiance dans son autonomie.

Nous pensons que du point de vue de l’analyse marxiste les principaux caractères concrets et spécifiques du mouvement de classe en Belgique sont au nombre de trois.

En premier lieu il y a l’hégémonie politique et idéologique de la social-démocratie réformiste dans le monde du Travail. Chiffres révélateurs, signalons par exemple que le Parti Communiste de Belgique ( PCB ) fit son meilleur résultat électoral en 1946 : il enleva 23 sièges. Ce succès exceptionnel ne représentait pourtant qu’un tiers du score obtenu cette année-là par le PSB : 69 sièges. Que l’on compare ce rapport de force à celui qui prévalait à la même époque en France ou en Italie !

On trouve ensuite la puissance du trade-unionisme : très haut taux de syndicalisation, place importante des structures syndicales dans la gestion sociale ( par exemple, elles ont en charge le paiement des allocations de chômage ), reconnaissance et institutionnalisation par l’État de la représentativité des deux grandes organisations et, surtout, inscription de tout le mouvement syndical dans des perspectives économiques et des conceptions idéologiques strictement réformistes, c’est-à-dire dans des revendications bien en deçà des limites du mode de production capitaliste et sans aucune portée réellement anti-capitaliste.

La faiblesse traditionnelle du Marxisme-Léninisme dans la classe constitue le dernier des trois caractères que nous retenons comme principaux. Certes cette faiblesse a été de tout temps conséquente à l’hégémonie politique et idéologique de la social-démocratie, mais à notre avis il vaut la peine de souligner ses propres origines. Au siècle passé la section belge de la 1ère Internationale était principalement guidée par les thèses de Bakounine. Dès les années 1920 le PCB passa pour ainsi dire sans transition du syndicalisme révolutionnaire qui avait présidé à sa fondation à un enlisement dans les traits les plus négatifs de la IIIe Internationale ( autrement dit, il se subordonna rapidement et totalement à la politique extérieure de l’URSS ), puis il sombra ouvertement dans le révisionnisme pur et simple.

11.    Quelle est votre analyse de l’histoire du mouvement communiste en Belgique ? Au cas où vous estimeriez que le PCB ait été révolutionnaire à une époque, nous aimerions savoir quand et pourquoi selon vous il a cessé de l’être.

Le mouvement communiste dans notre pays a toujours été d’une grande faiblesse et il a le plus souvent souffert de graves lacunes au niveau de sa direction. À l’origine, le PCB fut fondé par des éléments politiquement hétérogènes : marxistes-léninistes bien sûr, mais aussi gauchistes, trotskystes, anarcho-syndicalistes et surtout syndicalistes-révolutionnaires. Un handicap qui n’a jamais été réellement résorbé, ni à l’occasion de démarches de clarification et d’unification politiques ( par exemple lors de la campagne de « bolchévisation » impulsée en 1925 conformément aux directives du Komintern ou lors de l’épuration des éléments trotskystes tel le co-fondateur du Parti War Van Overstraeten ), ni à l’occasion des développements spectaculaires en importance comme en influence du Parti ( par exemple après les grèves de 1932, dans les années 1935 à 1938, puis dans la Résistance ).

Le PCB a-t-il été à un moment de son existence un authentique parti révolutionnaire ? Nous pensons qu’avant de donner des leçons post festum il convient d’assumer l’histoire du mouvement communiste, et critiquer les erreurs passées du PCB se révèle nécessaire mais plus ardu qu’il n’y paraît.

Le choix d’avoir fonctionnalisé le Parti à la politique extérieure de l’URSS ( allant notamment jusqu’à moduler les mobilisations prolétariennes selon les fluctuations de la diplomatie soviétique —comme ce fut entre autres le cas dans les activités portuaires ) est un bon exemple de la complexité de cette analyse critique. Dans l’absolu et avec le recul on en vient tout naturellement à condamner cette option qui a effectivement conduit à des résultats désastreux, et on est en droit de penser qu’elle exprimait le manque de fermeté idéologique, de véritable conception révolutionnaire de la direction du Parti. Mais connaissant le projet originel du Komintern, l’époque où l’URSS ne cherchait pas encore à asservir le Mouvement Communiste International à sa politique de grande puissance et, au contraire, se mettait fraternellement à la disposition des forces révolutionnaires partout dans le monde ; connaissant le prestige dont jouissait alors légitimement la politique soviétique, sa direction aguerrie et résolue, et l’inexpérience et l’hétérogénéité des dirigeants du PCB ; connaissant l’importance stratégique du maintien du jeune état socialiste soviétique face aux puissances impérialistes, et cela pour l’ensemble des luttes révolutionnaires sur tous les continents ; connaissant encore les nombreuses autres données spécifiques de l’époque, nous sommes enclins à croire que l’erreur principale, générale, du PCB fut à l’origine du type de celles qui sont inévitables dans leur contexte propre.

Cet exemple illustre aussi l’impossibilité de répondre catégoriquement par une date précise à la question « quand le PCB a-t-il cessé d’être révolutionnaire ? » ( si on lui accorde le crédit de l’avoir été comme il lui était possible de l’être ). Tout au plus pourrait-on dire qu’à travers ses choix de 1944 et des mois qui suivirent ( désarmement des partisans, participation au gouvernement Pierlot puis au gouvernement Van Acker qui n’hésita pas à briser les grèves des mineurs au nom de la « bataille du charbon » ..., donc une participation active à la restauration du régime d’avant-guerre — aménagé par les réformistes, il est vrai ) le PCB a crûment révélé qu’il avait tourné définitivement le dos au marxisme révolutionnaire. Car si certains choix faits antérieurement par le PCB ( ceux de 1936, par exemple ) n’avaient rien d’offensifs, au moins n’hypothéquaient-ils pas directement l’avenir d’éventuelles options révolutionnaires ( dont les consignes auraient pu venir, imaginons-le, du Komintern ). Les choix de 1944/1945 par contre fermaient irrémédiablement la porte à toute politique révolutionnaire future, ils liquidaient les éléments vitaux sur lesquels pareille politique aurait pu s’appuyer. Dans cette mesure, les choix du PCB dans l’immédiat après-guerre étaient objectivement et indiscutablement contre-révolutionnaires.

Cette option contre-révolutionnaire n’allait hélas pas être combattue dans la crise qui éclata à l’occasion de la Conférence Fédérale de juin 1954 et prit fin lors du Congrès de Vilvorde en décembre de la même année. La perte du poste de Secrétaire National par Edgard Lalmand, plutôt que relancer les orientations révolutionnaires, allait en fait constituer une « déstalinisation » avant l’heure et renforcer plus encore le caractère réformiste de la politique du Parti.

Rappelons encore qu’il serait absurde de prétendre que le PCB ait entièrement retourné sa veste en 1944, ou même que ce soit cette année-là qu’il aurait cessé d’être révolutionnaire — ou potentiellement révolutionnaire. Une grande part des éléments qui ont motivé les options de 1944/1945 étaient directement issus des événements qui venaient de se dérouler, et si le PCB était entré dans la Résistance anti-fasciste avec une analyse correcte de la guerre comme guerre de brigandage inter-impérialiste, contre laquelle les prolétariats de tous les pays devaient suivre leur propre voie de classe, il en est sorti avec une analyse incorrecte, social-chauvine, ramenant l’enjeu de l’affrontement pour le prolétariat à l’indépendance nationale et à la restauration du régime démocratique bourgeois. Un virage que ne suffisait pas à justifier le réel changement du caractère de classe de la guerre survenue avec l’agression fasciste contre l’URSS ( l’URSS attaquée, il ne s’agissait plus d’une simple guerre entre puissances impérialistes ). Là-dessus il ne faut quand même pas oublier que la thèse « ni Londres ni Berlin » — thèse parfaitement juste au demeurant — avait été imposée par l’Internationale ( autrement dit par l’Union Soviétique ) et qu’elle répondait moins à un attachement à l’Internationalisme Prolétarien qu’au souci tactique qui avait déjà présidé au pacte de non-agression Ribbentrop-Molotov en août 1939 ...

12.    Quelle est votre analyse de la scission survenue en 1963 dans le PCB et qui a donné naissance au PCB - Voix du Peuple, ainsi qu’ensuite au PCMLB, au PCB (ML) et aux divers groupes qui se réclamaient de la pensée Mao Tsé-toung ?

La scission survenue dans le PCB en 1963 doit être étudiée en relation avec la fracture apparue progressivement dans le Mouvement Communiste International depuis la Conférence des Partis Communistes à Moscou en 1957, qui marqua le contrecoup du XXe Congrès du PCUS ( 1956 ). Pour la première fois de son histoire le Mouvement Communiste International se divise sur des questions fondamentales : les communistes chinois avec Mao Tsé-toung à leur tête mettent en cause la thèse de l’« équilibre de la terreur » et acceptent l’éventualité d’une guerre, ils défendent le centralisme en se revendiquant légitimement héritiers du Komintern et, surtout, ils critiquent à juste titre la thèse de la « voie pacifique au socialisme » — une des principales thèses du XXe Congrès — comme un retour à la voie parlementaire de la IIe Internationale. Cette fracture allait s’aggraver lors des Conférences de 1960 et 1965.

Au niveau politique et idéologique, la scission dans le PCB en 1963 recoupe largement la dissension apparue dans le Mouvement Communiste International. Formellement, la scission s’imposa à partir de l’opposition de certains membres émérites du Parti — à commencer par Jacques Grippa — aux thèses avancées par les révisionnistes lors du XIVe Congrès ( Congrès National d’Anvers ) et qui étaient jugées contraires aux décisions des trois Congrès précédents. Mais il est clair que la confrontation était plus globale, qu’elle traduisait le problème général du révisionnisme, posé de façon particulièrement aiguë depuis la victoire du putsch kroutchévien en URSS. Nous précisons cela afin que l’on ne puisse croire que tout d’un coup, en avril 1963, le PCB se soit subitement égaré dans le révisionnisme. En fait le ver était dans le fruit depuis bien longtemps.

Certes, dans la période qui précéda le XIVe Congrès on vit les révisionnistes se manifester avec de plus en plus d’impudence et d’audace. Ainsi, par exemple, tandis que jusque-là le PCB avait à juste titre considéré et dénoncé l’OTAN comme un pacte agressif dominé par l’impérialisme US, principal fauteur de guerre, les révisionnistes découvrirent qu’il importait plutôt « avant tout de paralyser les ultras de l’OTAN », que dans cette optique Kennedy constituait « une pièce maîtresse dans la lutte pour la paix » et qu’il s’imposait donc de « renforcer sa position » ! Rien de moins ! ( cf. le Drapeau Rouge, 4 et 5 février 1963. ) L’adhésion du PCB à la thèse de la « coexistence pacifique entre pays à systèmes sociaux différents », censée préserver le camp socialiste d’une attaque impérialiste, déborda rapidement de ce cadre pour couvrir tous les opportunismes : absence de solidarité réelle avec les révolutions cubaine et congolaise ( et pire encore dans ce dernier cas, soutien tacite à l’intervention militaire belge ), distanciation envers la Chine populaire, complaisance à l’égard des renégats titistes, etc.  Plus significatif encore, le thème de la « coexistence pacifique » fut étendu aux classes sociales ! On pouvait lire dans le Drapeau Rouge du 13 octobre 1960 : « La coexistence pacifique est une conception moderne de la vie mondiale et de l’évolution de l’humanité.  C’est à la classe ouvrière et à ses penseurs que l’on doit la recherche et la découverte d’un mode véritablement civilisé de solution des conflits, d’une méthode nouvelle vraiment populaire et démocratique, de lutte pour la transformation de la société et du monde, la coexistence pacifique. » Plus que jamais le crétinisme parlementaire allait frapper : les révisionnistes se fixèrent comme objectif « la liquidation du divorce entre le Parlement et les masses laborieuses de Belgique » ( extrait de la thèse 39 pour le XIVe Congrès ) et ils défendirent la conception de la transition pacifique au socialisme en soutenant que « la réalisation d’une série de réformes de structure constituera un élargissement de la démocratie, marquera des étapes dans la voie de la transformation de la société capitaliste à la société socialiste » ( extrait de la proposition de nouvel article premier des Statuts du Parti soumise au XIVe Congrès ).

Si cette débauche d’insanités anti-marxistes se répandit effectivement au début des années 60 dans le PCB, encore une fois on ne peut selon nous rattacher la profonde corruption révisionniste du Parti à cette époque précise. On ne peut y rattacher en fait que la réaction de refus intransigeant des vrais cadres et militants marxistes-léninistes contre son hégémonie triomphante et affichée. Mais quoi qu’il en soit, c’est cette saine réaction contre une pourriture politique et idéologique toujours plus envahissante qui nous amène à porter un jugement très positif sur la scission de 1963 dans le PCB. Hélas l’histoire ne s’arrête pas là et on juge aussi l’arbre à ses fruits : la récolte sera à l’opposé des espérances ...

La faillite du mouvement « mao » en Belgique ( dont les derniers reliquats, à commencer par le Parti du Travail de Belgique ( PTB ), sont aujourd’hui au moins autant révisionnistes et opportunistes que les dirigeants du PCB en 1963 ) est patent à cet égard. Nous pensons que l’écueil sur lequel ce mouvement « mao » a sombré est la question de la stratégie et de la pratique révolutionnaires ( et donc entre autres de la lutte armée ). Pour de multiples raisons ce mouvement s’est unanimement révélé incapable de comprendre que le rejet du révisionnisme et un retour conséquent aux positions révolutionnaires du Marxisme-Léninisme exigeait de rompre avec le légalisme, le pacifisme, le crétinisme parlementaire, et tous les attributs tactiques du réformisme, et il a creusé lui-même sa tombe en s’enferrant dans un radicalisme verbal, dogmatique et gratuit, dont la stérilité engendra populisme, stagnation et finalement implosion. Dans d’autres pays où la critique marxiste-léniniste au révisionnisme des partis issus de la IIIe Internationale s’est combinée à la lutte armée ( même pour une part réduite du mouvement seulement ), de grandes et nouvelles perspectives se sont ouvertes aux forces révolutionnaires communistes ( ainsi en Espagne, en Italie ). Mais là où, comme en Belgique, ce saut qualitatif nécessaire ne se réalisa pas, ou, comme en France, où il ne dépassa pas quelques prémices, le mouvement « mao » fit long feu et périclita irrémédiablement.

13.    Quels sont les précédents les plus immédiats de la lutte armée révolutionnaire en Belgique ?

Il importe ici de s’entendre sur la notion de « lutte armée révolutionnaire ». En effet, selon que l’on désigne par là une pratique armée inscrite dans une perspective révolutionnaire historique ou une pratique armée menée par des révolutionnaires dans le cadre d’une lutte populaire et/ou prolétarienne à finalité réformiste, la réponse à la question sera différente. Dans le premier cas on doit remonter jusqu’au siècle passé, dans le second on citera la grande grève de l’hiver 1960/1961.

Pour ce qui est d’une pratique armée inscrite dans une perspective révolutionnaire historique, il faut remonter jusqu’en 1887/1888, aux grandes grèves révolutionnaires lancées par les mineurs et les ouvriers du Centre, du Hainaut et du Borinage. La figure de proue de ce mouvement fut Alfred Defuisseaux, le fondateur du Parti Socialiste Républicain ( PSR ) que l’on pourrait qualifier à de nombreux égards de blanquiste. La revendication principale de ces grèves était le suffrage universel ( pour lequel Defuisseaux lutta infatigablement ) mais, à leur époque, elles s’inscrivaient dans un réel projet révolutionnaire. L’usage des armes et de l’explosif y était largement répandu et ainsi, par exemple, chaque nuit les mineurs allaient dynamiter des maisons de jaunes. L’action armée s’étendit aussi à des objectifs officiels, comme l’Hôtel de Commerce de La Louvière où deux officiers furent blessés lors d’un attentat ( car, bien entendu, la troupe avait été dépêchée dans la région ), etc.  Parallèlement à la grève et aux actions armées, étaient organisés des « meetings noirs », ainsi dénommés parce qu’ils se tenaient dans l’obscurité afin d’empêcher d’éventuels mouchards d’identifier les participants. Mais au terme de longues manœuvres la police parvint à infiltrer trois de ses agents dans l’appareil du PSR, infiltration qui fut à l’origine de nombreuses arrestations, du démantèlement du parti et finalement du célèbre procès dit du « Grand Complot » ( 1889 ). Cette lutte des années 1887/1888 constitue un événement marquant dans l’histoire politique du prolétariat belge, car c’est à la faveur de sa défaite que les réformistes du POB ( qui pour leur part avaient condamné les grèves ) imposèrent définitivement leur hégémonie sur le mouvement ouvrier.

Si l’on choisit de regrouper sous la formule « lutte armée révolutionnaire » toutes les actions menées par des révolutionnaires même dans un cadre finalement réformiste, il faut par contre remonter bien moins loin. Que l’on pense simplement à la Résistance anti-fasciste où les communistes jouèrent un rôle de premier plan ( au prix de lourds sacrifices ) et durant laquelle d’innombrables actions armées furent menées contre l’occupant, les rexistes, les collaborateurs, etc.  Que l’on se souvienne aussi des événements liés à l’« affaire royale » : 136 attentats recensés entre le 26 juillet et le 1er août 1950, dont 59 à l’explosif — pour l’essentiel contre des voies ferrées. Et bien sûr on ne peut manquer de rappeler la grande grève de l’hiver 1960/1961 : 1.350 actions de sabotage comptabilisées entre le 22 décembre et le 17 janvier ! De nombreux pylônes et voies ferrées dynamités, des journaux bourgeois incendiés, des tirs d’armes à feu contre les rares autobus en service, etc.  Mais il faut bien faire la part des choses en ce qui concerne ces exemples et ces chiffres. Une part sans doute importante des actions armées menées furent le fait d’hommes et de femmes ayant comme seul objectif la libération nationale en 1940-1944, l’abdication de Léopold III en 1950 et le retrait de la « Loi unique » en 1960/1961. Ce qui, au niveau du sens et du contenu, différencie fondamentalement leurs interventions de celles des communistes et des révolutionnaires qui ne perdent jamais de vue l’objectif final de la révolution prolétarienne.

14.    Quelle était votre analyse du contexte politique et social de l’Europe en général, et de la Belgique en particulier, au moment de la naissance des Cellules Communistes Combattantes ? Ce contexte apportait-il réellement les conditions objectives pour le développement de la lutte armée révolutionnaire ?

Quelles peuvent être les conditions objectives pour le développement de la lutte armée révolutionnaire ? Et précisément, de quelles manifestations de lutte armée parle-t-on ? Nous pensons que les options stratégiques se prennent au regard des objectifs historiques et des caractères généraux de l’époque, seules les modalités d’application de la stratégie doivent s’adapter aux contextes ponctuels et particuliers. Alors, quelles peuvent être les conditions objectives requises pour l’engagement de la propagande armée ? À notre avis, celles de toute lutte révolutionnaire aujourd’hui dans les démocraties impérialistes, fiefs du réformisme et du trade-unionisme. C’est-à-dire une exacerbation des contradictions de classe due à une crise persistante qui révèle combien le réformisme et le trade-unionisme sont étrangers aux intérêts fondamentaux du prolétariat et combien il est nécessaire d’emprunter d’autres voies. Nous allons illustrer cela par un bref historique.

Dans les années 60, la position politique et idéologique du réformisme et du trade-unionisme était particulièrement inexpugnable : la croissance économique ( la production s’accroît en moyenne de 6,1 % l’an entre 1961 et 1972 ) et l’augmentation fantastique de la productivité ont des retombées très positives sur l’emploi et les revenus. De 1961 à 1973, le revenu d’une famille moyenne de salariés ( exprimé en terme de pouvoir d’achat ) double suite à la hausse des salaires et parce que dans de nombreux cas la femme ou un autre membre de la famille prend également un emploi. Dans le budget familial moyen d’un ouvrier, la part de l’alimentation diminue de 38 à 28 % dans la même période. Et le discours dominant affirme dur comme fer que cette tendance est définitive, irrévocable, que le réformisme et le trade-unionisme paient et qu’ils vont payer jusqu’à la fin des temps ...

La réactivation de la crise générale du mode de production capitaliste qui surgit dans les années 1970 va bouleverser tout ça. L’impact de la crise 1973-1975 est rude pour le prolétariat belge, malgré d’importantes luttes ouvrières défensives comme au Val Saint-Lambert, à Fabelta-Tubize, etc.  Alors qu’en 1974 l’on comptait seulement 95.000 chômeurs, on en dénombrera 322.000 en 1980, un chiffre qui reflète insuffisamment le problème du sous-emploi car il faut aussi considérer la hausse du nombre des prépensionnés ( 4.400 en 1975, 91.000 en 1981 ), des sous-statuts précaires du genre CST ou TCT ( 10.800 en 1975, 63.000 en 1980 ), des assistés sociaux, etc.  Toutefois, les mobilisations prolétariennes et une succession de gouvernements « travaillistes » ( de coalition socialiste / sociale-chrétienne ) attachés aux recettes keynésiennes de relance par la stimulation de la consommation permettent d’atténuer le choc au niveau des salaires et des revenus de remplacement ( allocations de chômage, etc. ) : de 1974 à 1981 le salaire réel augmente encore de un pour cent par an.

Le prolétariat belge allait souffrir plus brutalement de l’impact de la crise de 1980-1982 car cette fois il n’est plus seulement atteint dans le domaine de l’emploi, mais aussi par une baisse des revenus, un renforcement de l’exploitation, la perte d’acquis sociaux, etc.  De 1981 à 1985, la diminution moyenne du pouvoir d’achat par emploi est de l’ordre de 2,2 % l’an, soit en fait 8,7 % de perte cumulée. La perte cumulée de revenu disponible par ménage est évaluée à 4,8 %. Par contre, le niveau du taux de profit des entreprises ( qui avait quelque peu stagné entre 1974 et 1981 ) augmente de 4,3 % l’an durant la même période, soit 17,2 % de gains cumulés. Ce résultat est le fruit des politiques anti-ouvrières des gouvernements Martens / Gol ( coalition social-chrétienne / libérale ), les licenciements massifs et la baisse du salaire réel permettent des gains de productivité considérables. C’est ainsi que, si l’on fixe à 100 le coût salarial par unité produite aux USA en 1970, on obtient pour la Belgique un indice de 248,9 en 1980 et de 142,9 en 1985, soit un gain de productivité de 74 % en cinq ans ! Dans le même temps, la moyenne des mêmes indices auprès des principaux pays concurrents ( USA, Canada, Japon, Pays-Bas, RFA, France, Italie et Royaume-Uni ) passe de 223,1 à 171,1 — soit une modification de 30 % seulement. À cela il faut ajouter la suppression de 170.000 emplois entre 1974 et 1985, qui participe à la nouvelle flambée du chômage illustrée par le tableau ci-dessous :

 

Emploi intérieur

Chômage

1980

3.798.000

322.000

1981

3.719.000

416.000

1982

3.671.000

490.000

1983

3.640.000

545.000

1984

3.641.000

546.000


Cette situation va engendrer un nouveau cycle de lutte qui culminera avec la grande grève du secteur public lancée en 1983 par les cheminots. Ce cycle comportera bien sûr des luttes où les intérêts de fractions du prolétariat seront mis en avant (
 par exemple, l’opposition au plan de restructuration de Cockerill-Sambre, dont la manifestation des sidérurgistes à Bruxelles en 1982 fut un moment très combatif ), mais aussi des luttes à caractère de plus en plus politique dans l’intérêt de l’ensemble du prolétariat ( par exemple, les mobilisations pour la défense de l’index et pour le maintien du secteur public ) et même visant directement le gouvernement en place ( comme la grande grève de septembre 1983 qui fit effectivement vaciller le gouvernement Martens 5 ). Par ailleurs ces luttes ne pouvaient éviter la radicalisation : de chaque côté on lutte le dos au mur. Les capitalistes belges sont harcelés par la concurrence internationale qui de 1974 à 1983 ne cesse de leur rafler des parts du marché et ils n’ont d’autre solution qu’une surexploitation de leurs salariés ... ce qui impose en priorité d’en briser la capacité de résistance. Les licenciements de délégués syndicaux prennent alors une nouvelle ampleur et les luttes qui s’ensuivent, naturellement extrêmement combatives, débouchent parfois sur le lock-out si pas sur la fermeture pure et simple des usines où les ouvriers se montrent trop rétifs aux diktats patronaux. La grève à Cuivre et Zinc en 1983 reste le type même de conflits de cette catégorie.

Une double tendance s’affirmait alors. D’une part les conflits deviennent moins fréquents ( de 1978 à 1984 le nombre de journées de travail perdues pour fait de grève chute de 75 % ), ce qui est logique dans la mesure où ils exigent de plus en plus de sacrifices pour des résultats toujours plus aléatoires. D’autre part ces mêmes conflits deviennent plus profonds, plus radicaux, plus politiques. À partir de là — et ceci est très important — la politique et l’idéologie réformistes devaient inévitablement entrer en crise : non seulement le réformisme et le trade-unionisme se révèlent incapables d’apporter des réponses aux besoins des masses en ces jours d’épreuves, mais de surcroît il s’avère que la configuration organisationnelle de classe établie par les réformistes au temps de leur splendeur de la décennie 1960-1970 laisse en fait le monde du Travail désarmé face à une agression ouverte de la bourgeoisie. La chute du niveau de vie des masses, la réactivation de la crise générale du mode de production capitaliste ( dont la caducité apparaît plus crûment ), le bilan négatif des politiques réformistes et des formes de luttes traditionnelles, pacifiques et légales, etc., sont alors autant d’éléments qui créent des conditions objectives favorables pour l’impulsion d’une initiative de lutte révolutionnaire. Des conditions par ailleurs renforcées par une importante mobilisation populaire contre la guerre à la même époque.

Jusqu’à la fin des années 1970 la tendance à la guerre se manifeste de manière peu perceptible pour les masses. Ainsi, par exemple, la hausse des dépenses militaires est perçue bien plus comme un gaspillage honteux ( parmi tant d’autres ) que comme l’expression d’une réelle menace pour la paix en Europe. Et beaucoup ont d’autres soucis que l’augmentation des interventions militaires impérialistes dans les pays dominés, le surarmement des USA, la multiplication des conflits régionaux qui traduisent l’affrontement entre les deux grandes puissances, etc.  En 1979, le projet d’installation de 48 missiles atomiques US de type Cruise en Belgique ( dans le cadre d’un plan plus vaste concernant aussi les Pays-Bas, la RFA, le Royaume-Uni et l’Italie ) va brusquement dévoiler la réalité et la gravité de la menace de guerre et entraîner une opposition importante. De gigantesques mobilisations populaires ( 200.000 manifestants à Bruxelles en 1981, le double en 1983 ! Soit un belge sur 25 dans la rue et la manifestation de masse la plus énorme depuis la libération de Bruxelles en 1944 ) expriment un large et net refus des missiles US : 79 % de la population se déclare hostile à l’implantation. Ce qui n’empêche nullement que les Cruise soient déployés en 1985 à la base de Florennes ... et ce qui ajoute encore au discrédit des réformistes qui tiennent les rênes du mouvement anti-guerre et ont toujours prétendu que l’expression d’un refus populaire, alliée aux vertus d’un débat parlementaire, suffirait à empêcher cette installation.

Pour résumer, on peut dire qu’à l’époque de la gestation ( dès 1983 ) et de l’apparition publique ( 1984 ) des Cellules Communistes Combattantes, une ligne de fracture bien nette se dessinait entre les masses et le régime, et cela dans des domaines aussi essentiels que l’emploi, les salaires, les droits sociaux et la paix. Cette fracture était d’autant plus propice à l’initiative révolutionnaire que les réformistes se trouvaient incapables de la réduire : les méthodes de lutte et les formes corporatistes d’organisation héritées des années de croissance économique et de collaboration de classe institutionnalisée avaient montré leur inaptitude à répondre aux besoins des masses. Seuls les communistes révolutionnaires étaient en mesure de proposer une alternative globale et sérieuse au capitalisme en crise, au capitalisme-fauteur-de-guerre. Et à ce tableau général de la situation belge ( dont certains traits étaient communs à d’autres pays européens ), il faudrait encore ajouter nombres de contradictions secondaires ( parce qu’à caractère réformiste ) qui n’en contribuaient pas moins à rendre le terrain fertile au travail révolutionnaire, pour peu que l’on développât une politique correcte.

Bien entendu, cela ne signifie nullement qu’au moment de la naissance des Cellules Communistes Combattantes ( ni d’ailleurs dans les années qui suivirent ) la Belgique ait traversé une « situation révolutionnaire » telle que définie par Lénine dans la très célèbre citation :

« Quels sont, d’une façon générale, les indices d’une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici :

1. Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du "sommet" crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que "la base ne veuille plus" vivre comme auparavant, mais il importe encore que "le sommet ne le puisse plus". 2. Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées. 3. Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laisse tranquillement piller dans les périodes "pacifiques", mais qui, en période orageuse, sont poussées tant par la crise dans son ensemble que par le "sommet" lui-même, vers une action historique indépendante.

Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes ou partis, mais encore de telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. »  ( La faillite de la IIe Internationale, Œuvres complètes, vol. 21, p. 216, 1960, Moscou. )

La Belgique ne connaissait pas une situation révolutionnaire au début des années 1980, principalement parce qu’il n’y avait aucune crise de régime : le pouvoir bourgeois savait exactement ce qu’il voulait et s’était donné les moyens de l’imposer au prolétariat avec les gouvernements Martens / Gol et les « pouvoirs spéciaux ». Et s’il y avait eu crise de régime à ce moment, combinée à la récession sociale et à la relance de la lutte des classes, l’on aurait encore été fort loin d’une issue révolutionnaire dans la mesure où les forces communistes étaient — comme elles le sont toujours — excessivement rares et dispersées. Or Lénine précisait plus loin dans le texte déjà cité :

«  ... la révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la "classe" révolutionnaire de mener des actions révolutionnaires de masse assez "vigoureuses" pour briser complètement ( ou partiellement ) l’ancien gouvernement qui ne "tombera" jamais, même à l’époque des crises, si on ne le "fait choir". »

La réalité politique et sociale de la Belgique au moment de l’émergence de notre organisation ne correspondait donc pas à une « situation révolutionnaire ». Mais elle constituait pourtant un contexte extrêmement favorable pour l’activité révolutionnaire eu égard à la récession sociale, au programme d’austérité, à la tendance à la guerre, au discrédit des forces réformistes et à la grande résistance du prolétariat aux attaques de la bourgeoisie.

Pour reprendre les termes de la question posée, cela « apportait-il réellement les conditions objectives pour le développement de la lutte armée révolutionnaire » ? Oui, nous en restons persuadés, mais qu’il soit très bien compris que nous parlons dans ce cas d’une pratique armée dont l’objet n’est pas de monter directement à l’assaut du pouvoir mais bien d’élever la conscience politique du prolétariat, de faire vivre le projet communiste et de crédibiliser la stratégie révolutionnaire, de répandre les thèses marxistes-léninistes parmi les avant-gardes combatives, d’entreprendre le processus d’unification et de construction partitiste, etc., bref d’une lutte armée révolutionnaire se définissant essentiellement comme propagande armée.

15.    Pouvez-vous développer plus amplement la distinction entre contradiction à caractère réformiste et contradiction à caractère révolutionnaire, distinction à laquelle vous semblez tenir ?

Nous ne tenons à cette distinction que dans la mesure où elle nous paraît réelle, utile pour le travail d’analyse. Ni plus ni moins. Il s’agit de distinguer deux catégories de contradictions, selon qu’elles puissent être résolues dans le cadre du capitalisme ou que leur résolution exige un bouleversement révolutionnaire, selon qu’elles concernent une fraction sociale seulement ou l’ensemble de la classe révolutionnaire, le prolétariat. Les contradictions à caractère révolutionnaire ne s’expriment pas pour autant en permanence de façon aiguë, mais elles restent indissociables du système capitaliste, de ses cycles, de sa tendance obligatoire au développement. Nous pensons que deux grandes contradictions à caractère révolutionnaire s’affirment à notre époque dans l’Europe impérialiste : la contradiction opposant le prolétariat au capitalisme en crise ( et donc à la bourgeoisie et aux politiques gouvernementales anti-ouvrières ) et la contradiction opposant tout le peuple à la tendance à la guerre impérialiste ( et donc aux menées des grandes puissances et aux pactes militaires impérialistes ). Et de fait, toute l’action de notre organisation en 1984/1985 s’est déployée sur ces deux espaces de lutte.

Croire qu’un espace de lutte en vaut un autre — et que la seule chose qui compte est la ligne politique qu’on y défend ou la radicalité qu’on y apporte — est une erreur subjectiviste. Bien sûr, il est vrai que le seul fait de placer son action sur le terrain d’une contradiction à caractère révolutionnaire ne constitue pas nécessairement une démarche révolutionnaire : il suffit de passer en revue les politiques trade-unionistes et pacifistes dominantes aujourd’hui dans le cadre des luttes anti-austérité et anti-guerre pour le constater. Et il est vrai que les révolutionnaires peuvent également s’engager à l’occasion avec des résultats tactiques positifs dans le contexte de contradictions à caractère réformiste. Mais, à terme, seules les contradictions à caractère révolutionnaire sont centrales ( stratégiques ) pour les communistes, car les réformistes et les réformes sont incapables d’y répondre à l’attente des masses et que cette attente ne peut historiquement que gagner en importance. Les contradictions à caractère réformiste ne peuvent retenir que l’intérêt tactique des communistes, car dans ce cas les réformistes sont en mesure d’y proposer des solutions véritables et d’un accès bien plus aisé que la voie révolutionnaire.

16.    Pouvez-vous développer plus amplement le concept de centralité ouvrière que vous défendez si fréquemment ? Ce concept n’est-il pas périmé aujourd’hui vu la réduction permanente de la classe ouvrière depuis un demi-siècle ?

Nous pensons que la diminution de l’importance relative de la classe ouvrière dans les pays impérialistes européens donne précisément une dimension nouvelle à la centralité ouvrière dans le processus révolutionnaire de ces pays. Mais avant d’examiner cette dimension nouvelle il convient de réfléchir à cette notion de « réduction permanente » dont fait état la question posée. Car à ce propos pas mal de sottises ont déjà été proférées.

Les faits et les chiffres tout d’abord. Au début du siècle en Belgique, les travailleurs manuels représentaient 88 % de l’emploi salarié. En 1930 ce taux était tombé à 80 % et en 1961 à 64 %. En 1975 il n’était plus que de 51,3 %. Certes, à l’échelle mondiale la forte extension de la classe ouvrière dans les pays dominés et nouvellement industrialisés compense très largement cette réduction propre aux centres impérialistes. Tandis qu’en dix ans la part de la population active employée dans l’industrie chutait de 42 à 29,1 % en Belgique, elle croissait de 21,8 à 33,8 % en Corée du Sud. Ou encore, si elle baissait dans le même temps de 34,4 % à 26,9 % aux USA, elle augmentait de 6,4 à 21,1 % en Chine. Ces tendances opposées sont d’ailleurs partiellement liées dans la mesure où elles reflètent notamment le transfert de secteurs entiers de l’activité industrielle des centres vers les pays à main-d’œuvre bon marché ( on peut citer l’exemple de l’effondrement de l’emploi, en France et en Belgique, dans le secteur du textile et de la confection, qu’il faut situer en parallèle de la pleine extension de ce secteur en Asie ou dans le Maghreb : l’industrie textile marocaine emploie déjà 180.000 salariés et prévoit que cet effectif passera à 400.000 en 2003/2004 si son rythme de croissance se maintient ; en France 15.000 emplois sont perdus chaque année dans le même secteur ). Mais quoi qu’il en soit la diminution de l’importance de la classe ouvrière dans les centres impérialistes est un phénomène objectif dont les révolutionnaires communistes doivent tenir compte dans leurs analyses.

Un autre aspect de la question doit aussi être abordé. En ce qui concerne la situation propre de nos pays, on aurait tort de considérer la diminution de l’importance de la classe ouvrière indépendamment de l’élargissement du prolétariat dans son ensemble. Si d’un côté la part de l’emploi industriel diminue dans l’emploi salarié en général, d’un autre côté l’emploi salarié en général connaît une extension constante. Le tableau I illustre clairement cette tendance. Le total général de la population active indique une augmentation de 13 % entre 1961 et 1981 ; elle passe de 3.512.463 à 3.971.843 unités. Durant la même période le prolétariat dans son ensemble ( sous-total no 2 ) connaît une augmentation de 14,8 % ; il passe de 2.848.600 à 3.040.274 unités. Remarquons donc que cette augmentation particulière est supérieure à l’augmentation moyenne de la population active. Toujours dans le même temps, la bourgeoisie et petite bourgeoisie ( sous-total 1 ) connaissait une hausse de 7,8 % ; elle passait de 820.353 à 884.129 unités. Remarquons maintenant que cette augmentation particulière est nettement inférieure à l’augmentation moyenne de la population active.

Le défaut du tableau 1 est qu’il rend assez mal la réduction de la part de l’emploi ouvrier industriel dans le volume de l’emploi salarié en général. Il est vrai que cette réduction — tendance permanente — s’est surtout concentrée lors de la crise de 1980-1982. Le tableau 2 est explicite à cet égard.

Tableau 1



Situation sociale

1947

1961

1970

1977

1981

Bourgeoisie et
petite-bourgeoisie

 

Patrons et
professions libérales

769.910

685.097

585.460

544.960

513.794

Employés et
cadres supérieurs

( 1 )

135.256

279.227

315.281

370.335

Sous total n° 1

-

820.353

864.734

860.241

884.129

Prolétariat
et assimilés

 

Autres employés

( 2 )

790.883

941.159

1.115.514

673.625 *

Ouvriers

1.354.369

1.596.985

1.605.892

1.500.977

1.857.618 *

Aidants

134.075

163.180

117.570

86.987

84.815

Chômeurs

75.974

97.552

80.268

219.789

424.216

Sous total n° 2

-

2.648.600

2.744.889

2.923.267

3.040.274

+ Miliciens

24.957

39.193

32.991

30.306

28.557

+ Statuts inconnus

-

4.317

15.201

3.527

18.883

Total général
population active

3.505.984

3.512.463

3.637.818

3.817.292

3.971.843


( 1
 ) + ( 2 ) = 664.453
* Statistiques établies sur d’autres bases
 ; pour comparaison il faut totaliser 1.115.514 + 1.500.977 en 1977 et 673.625 + 1.857.618 en 1981, soit 2.616.481 pour 1977 et 2.531.243 pour 1981  ( Source : « L’Economie Belge » )

Tableau 2
(Source : ONSS)

( Tous secteurs d’activités )

1974

1985

Pertes et gains

En %

Ouvriers

1.603.700

1.208.500

- 395.200

- 24,6

Employés

1.415.300

1.639.600

+ 224.600

+ 15,8

Total

3.019.000

2.848.100

- 170.000

- 5,7


( Note
 : si ce tableau semble indiquer une baisse absolue du nombre de prolétaires, cela tient au fait qu’il n’intègre pas le demi million de chômeurs de l’époque, 546.000 exactement en 1984. )

Nous sommes donc confrontés à une double tendance. D’un côté le prolétariat — c’est-à-dire la classe des travailleurs contraints pour vivre de vendre leur force de travail dans le cadre du salariat capitaliste — est en pleine expansion. D’un autre côté la classe ouvrière — à savoir la fraction prolétarienne rassemblant les travailleurs productifs et industriels — est en diminution essentiellement relative et accessoirement absolue. Et dans la mesure où à l’origine le prolétariat correspondait quasi exclusivement à la classe ouvrière ( ce qui permettait à Engels d’écrire dans les Principes du Communisme : « Le prolétariat, ou la classe des ouvriers, est, en un mot, la classe laborieuse de l’époque actuelle » ), nous pouvons résumer le problème qui nous occupe en disant que le prolétariat a perdu en homogénéité ce qu’il a gagné en étendue.

Cette nouvelle situation résulte de plusieurs phénomènes. En premier lieu par ordre d’importance, il y a l’absorption par les grandes sociétés capitalistes de nombreuses activités économiques autrefois assumées par la petite bourgeoisie indépendante, artisanale, commerçante ou intellectuelle. À vrai dire il n’est plus un seul secteur de leur activité traditionnelle d’où les petits-bourgeois indépendants ne soient impitoyablement chassés par des sociétés capitalistes. L’exemple du secteur de la distribution est des plus flagrants, mais en fait l’ensemble du domaine des services est frappé de la même manière : une constellation d’indépendants cèdent le terrain à quelques grands groupes employant exclusivement le travail salarié. Le phénomène s’étend également aux professions libérales — pourtant jusqu’il n’y a pas longtemps fief absolu de la petite-bourgeoisie. Citons par exemple des juristes salariés dans des bureaux d’avocats, des chercheurs embauchés par les laboratoires des trusts, des médecins travaillant pour des hôpitaux, etc.  Partout donc le salariat étend sa loi. Il importe aussi de souligner une manifestation particulière du phénomène, dont les statistiques concernant l’augmentation de l’emploi salarié sont incapables de rendre compte. Il s’agit de toutes les sortes de dépendance qui lient de plus en plus étroitement des éléments formellement indépendants aux groupes capitalistes et qui induisent une quasi prolétarisation des premiers. C’est le cas pour ces agriculteurs ou éleveurs toujours formellement propriétaires de leurs exploitations mais avant tout asservis aux grands groupes financiers ( auprès desquels ils sont endettés jusqu’au cou, ils ont dû hypothéquer leurs terres et leurs biens ; en Belgique, dans l’agriculture, les capitaux empruntés ont plus que triplé au cours des dix dernières années alors que les fonds propres n’ont augmenté que de 64 % ; le rapport entre les deux, exprimant le degré d’indépendance du secteur vis-à-vis du capital financier, est ainsi tombé de 81 à 70 % ) et aux groupes de l’agro-alimentaire ( qui fixent d’autorité la nature et le volume des productions, en contrôlent la commercialisation, imposent des méthodes professionnelles, etc. ) ... Quand il n’est pas question de conglomérats uniques s’étendant de la finance à l’agro-business ! C’est également le cas pour ces détaillants qui formellement indépendants et parfois propriétaires de leurs installations commerciales sont entièrement asservis à des grands groupes de production ou de distribution via le système de franchise. Finalement ce sont ces groupes qui choisissent et fournissent les marchandises, en assurent la promotion, fixent les marges bénéficiaires, etc.

Autre phénomène à l’origine de la formidable expansion du prolétariat au-delà de l’usine et de la mine, le développement de la bureaucratie impérialiste. Bureaucratie de l’État bien sûr mais aussi et surtout bureaucratie envahissante du grand capital. Certes des concentrations économiques de plus en plus vastes exigent des structures de gestion, communication, coordination et contrôle en rapport, mais l’impérialisme pour sa part multiplie avant tout des secteurs parasitaires. Citons les activités bancaires, de courtage, de finance, d’assurance ... Remarquons combien le commerce international nécessite d’administration pour répondre aux formalités douanières, aux opérations de change, aux spécificités des législations, etc.  Rappelons l’infernale sophistication des techniques commerciales qui se traduit en un investissement toujours plus démesuré dans le factoring, le marketing, la publicité, etc.  Le poids de cette bureaucratie impérialiste se fait particulièrement sentir en Belgique, dans la mesure où notre pays représente depuis longtemps une zone privilégiée pour les quartiers généraux ou les centres de coordination des sociétés multinationales, tout comme pour des institutions transnationales de la bourgeoisie impérialiste — à commencer par la CEE.

La marginalisation de la petite-bourgeoisie et la réduction constante de la paysannerie débouchent, pour ainsi dire, sur un prolétariat toujours plus vaste face à une bourgeoisie toujours plus dominante. La bipolarisation de la société capitaliste atteint en Belgique des sommets inégalés ... qu’elle tend à dépasser encore. Concrètement, tout le discours dominant exaltant les vertus des petits et moyens entrepreneurs recouvre une réalité de plus en plus accablante pour la petite bourgeoisie. Les petits indépendants sont contraints à céder toujours plus de terrain, toujours plus de parts du marché ; ils se retrouvent forcés à des conditions et des horaires de travail démentiels pour des revenus en chute libre ; ils doivent faire face à la concurrence de plus en plus sauvage des « nouveaux entrepreneurs » qui, désespérant de trouver un emploi décent, louent leur va-tout ( c’est-à-dire engagent leurs économies ou héritages, s’endettent, sacrifient leur droit à la sécurité sociale, etc. ) en se jetant dans des petits métiers ingrats, peu lucratifs quand pas avilissants. Certes ces « nouveaux battants » gonflent un temps les effectifs de la petite bourgeoisie indépendante mais, fondamentalement, ils la fragilisent et la déstabilisent. Les économistes bourgeois qui se complaisent à voir dans ce gonflement d’effectifs une issue à la crise de l’emploi confondent ce qui est un symptôme de cette crise avec l’illusoire remède à celle-ci, qu’ils attendent en vain. La bipolarisation de classe croissante et le remodelage du prolétariat qui en découle influence bien évidemment le domaine de la lutte des classes. Et c’est à ce niveau qu’apparaît la dimension actuelle de la centralité ouvrière.

Rares ont été les pays et les époques où le Parti du prolétariat, tout en conservant ses objectifs historiques, en suivant sa ligne propre et en défendant ses intérêts spécifiques, n’ait pas dû passer alliance ( ou tout au moins essayer ) avec la paysannerie ou la petite bourgeoisie — voire même avec la bourgeoisie nationale. C’était inévitable quand il s’agissait de lutter contre un régime féodal ou semi-féodal, contre la colonisation ou l’oppression impérialiste étrangère, tant que le prolétariat restait extrêmement minoritaire par rapport à la paysannerie, etc.  Aujourd’hui encore l’alliance entre le prolétariat et la paysannerie semble incontournable dans la plupart des pays dominés et, dans certains cas, il conviendrait même de l’étendre à la petite-bourgeoisie ( ou du moins des secteurs particuliers de celle-ci ). Cela s’explique naturellement par le fait que le prolétariat dans ces pays dominés doit encore franchir des étapes historiques dépassées depuis longtemps dans les pays dominants de la chaîne impérialiste ( indépendance nationale, démocratisation, etc. ).

Car chez nous aussi, au siècle passé comme au début de celui-ci, le prolétariat a dû passer alliance avec la petite bourgeoisie ( et dans une moindre mesure, la paysannerie ) pour arracher à la bourgeoisie les réformes démocratiques qui lui permettaient d’élargir sa lutte. Précisons à cet égard que la perversion de cette lutte par les réformistes de la social-démocratie ( qui troquant la finalité contre les moyens ont substitué une réforme relative de la société bourgeoise à la marche révolutionnaire vers le socialisme ) ne remet pas en cause la correction intrinsèque de la lutte historique pour la démocratie.

Il importait que le Parti du prolétariat détienne la direction de ces alliances de classe, y préserve son autonomie et conserve ses objectifs propres. Cela s’est parfois réalisé, grâce au fait que le prolétariat a toujours été supérieurement organisé par rapport à la petite bourgeoisie ou à la paysannerie ( un actif auquel les communistes sont loin d’être étrangers ) et qu’il dispose au travers du Marxisme-Léninisme d’une arme théorique lui permettant de comprendre les tendances historiques fondamentales et les intérêts respectifs des classes en présence — et donc d’élaborer une politique précise et adéquate. De surcroît, porté par des objectifs historiques bien plus vastes et puissants que ceux des classes avec lesquelles il pouvait passer ponctuellement alliance, le prolétariat a toujours occupé une place d’avant-garde dans les luttes pour des étapes historiques intermédiaires ( démocratie, indépendance nationale, etc. ).

Aujourd’hui dans les pays impérialistes européens il ne peut être question d’alliances de classe comme il y a un siècle ou comme il doit encore en être établies dans les pays dominés. Cela pour deux raisons. Premièrement les classes avec lesquelles le prolétariat pouvait s’allier ont objectivement perdu leur ancienne importance — souvent déterminante. Deuxièmement le stade atteint ici par le développement du mode de production capitaliste ( et notamment la prolétarisation de l’immense majorité de la population active ) ne fixe plus aucun objectif préalable à la révolution prolétarienne. Ces deux données sont étroitement liées du fait que le développement capitaliste lui-même élimine progressivement et inexorablement ce qui n’est ni prolétaire ni bourgeois et en même temps crée des conditions objectives toujours plus propices à l’édification socialiste. Le ralliement d’éléments issus de la petite bourgeoisie ou de la paysannerie à la révolution prolétarienne reste bien entendu possible, souhaitable ... et inévitable, mais de tels ralliements — aussi nombreux qu’ils pourraient être — relèvent de l’initiative individuelle et non d’une démarche de classe en tant que telle. Ces ralliements s’inscrivent au service des seuls intérêts prolétariens et dans la perspective d’une révolution prolétarienne ayant pour objectif la dictature du prolétariat.

Qu’advient-il alors dans ce contexte de l’important concept politique et stratégique de la « centralité ouvrière » ? La tendance révélée par l’analyse des classes, qui veut que le prolétariat ait perdu en homogénéité ce qu’il a gagné en étendue, constitue le cadre de la solution. La centralité de la classe ouvrière ne s’exerce plus vis-à-vis des classes laborieuses non prolétariennes ( comme c’était le cas quand « prolétariat » et « classe ouvrière » se confondaient face aux classes intermédiaires ), elle s’applique au sein même du prolétariat vis-à-vis des secteurs prolétariens non ouvriers.

Cette centralité est motivée pour diverses raisons. Le fait que la classe ouvrière a systématiquement constitué, dès son apparition et sans discontinuité jusqu’à nos jours, le noyau dur des luttes populaires et prolétariennes ne procède en rien du hasard.

La classe ouvrière bénéficie de très hautes traditions de lutte, d’organisation ( en 1981, 96,2 % des ouvriers belges étaient syndiqués, soit un taux nettement supérieur à celui des employés ), de solidarité, d’esprit de sacrifice, de politisation et de détermination qui font défaut aux autres fractions du prolétariat et spécialement à celles ayant assimilé des groupes sociaux récemment prolétarisés et/ou qui ne sont pas encore passés par le creuset de la lutte des classes ( ou même pire, dont les manifestations antérieures de cet affrontement les voyaient ralliés au camp bourgeois ). Dans bien des cas les couches nouvellement prolétarisées restent encore attachées au bagage idéologique de leur ancienne condition, sont plus vulnérables aux manipulations du discours dominant et adoptent en conséquence des attitudes en retrait de la combativité ouvrière ( ou parfois carrément des comportements de jaunes ) lors des grandes épreuves de la lutte des classes. Bien entendu cette donnée tend à évoluer et dans des régions qui sont traditionnellement des bastions ouvriers, on peut voir des groupes prolétariens non ouvriers s’engager sur des positions prolétariennes très offensives ( citons par exemple les luttes du personnel communal liégeois lors des grandes grèves de 1983 ).

Mais, plus fondamentalement, la centralité ouvrière au sein du prolétariat s’impose du fait que le degré de contradiction opposant le prolétariat ouvrier au mode de production capitaliste et à la bourgeoisie est plus élevé que celui du prolétariat non ouvrier. Le prolétariat non ouvrier est en contradiction avec le mode de production capitaliste parce qu’il se trouve lésé des richesses créées par le travail social ( richesses que s’approprie la bourgeoisie ) en même temps qu’il fait l’expérience à travers l’austérité, le chômage, les grandes orientations de société, etc., de la nocivité du capitalisme devenu un obstacle au libre développement des forces productives, au progrès social, culturel, etc.  Le prolétariat ouvrier vit lui aussi tous ces éléments de contradiction, mais d’une façon bien plus aiguë : c’est lui qui est le créateur des richesses sociales que s’accapare la bourgeoisie pour leur donner tantôt le caractère de capital additionnel, tantôt le caractère de revenu. Ce facteur ne doit pas être sous-estimé. Si le prolétariat dans son ensemble est frustré de la richesse qui naît du travail social ( les prolétaires n’ont comme revenu que le produit de la vente de leur force de travail ), la classe ouvrière pour sa part est directement volée de cette richesse. Il n’est certes pas de frontière tranchée entre prolétariat ouvrier et prolétariat non ouvrier — les intérêts de classe sont fondamentalement indivisibles —, mais ces deux catégories n’en existent pas moins et cela doit être pris en considération dans l’analyse politique. L’expérience enseigne d’ailleurs que les travailleurs sont d’autant plus déterminés dans la lutte des classes qu’ils sont proches économiquement et/ou historiquement de la classe ouvrière.

Ce n’est pas tout de dire que la classe ouvrière détient de hautes traditions de lutte et connaît un degré d’antagonisme élevé envers le système capitaliste. Il faut ajouter que la classe ouvrière ( à laquelle il convient d’associer pour l’occasion une majorité des travailleurs des services publics ) est objectivement bien plus étroitement liée au projet socialiste que ne le sont les fractions non ouvrières du prolétariat. Car la classe ouvrière œuvre déjà dans le cadre d’une production collective et industrielle, son travail est donc déjà socialisé — à la différence de ses fruits. L’appropriation des moyens de production par les travailleurs et pour les travailleurs est un projet libérateur d’autant plus accessible pour la classe ouvrière que personne n’est mieux placé pour se rendre compte qu’il suffit pour cela de se saisir du pouvoir politique. On comprend aisément que des prolétaires effectuant un travail socialement absurde et stérile, dans le cadre d’un quelconque service financier ou marchand de la bourgeoisie impérialiste, éprouvent plus de difficultés à ce sujet.

Pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer, la thèse de la centralité ouvrière dans la lutte prolétarienne pour la révolution socialiste doit rester au premier plan dans la réflexion des communistes. En valorisant cette thèse, le mouvement révolutionnaire communiste guidera correctement le mouvement prolétarien vers les formidables potentialités offertes par le stade de développement des forces productives et par la bipolarisation toujours plus achevée de la société en deux classes antagoniques. À notre avis, ces éléments révèlent aussi combien les centres impérialistes — telle l’Europe occidentale par exemple — constituent à notre époque des espaces où l’édification socialiste pourra aller infiniment plus vite, plus loin et plus sûrement que ce ne fut jamais le cas dans le passé. À la condition expresse qu’un cap rigoureusement prolétarien soit maintenu — suivant les enseignements du Marxisme-Léninisme — et en sachant que la classe ouvrière, guidée par son Parti, est la mieux, la seule habilitée à maintenir ce cap historique.

[ L’essentiel de cette réponse a été repris dans le document « Prolétariat et classe ouvrière » ( janvier 1993 ) offert par les auteurs à la revue italienne Rapporti Sociali dans le cadre du travail d’analyse « Analyse des classes dans lesquelles est divisée la société bourgeoise » ( Note placée dans l’édition ) ].

17.    L’effritement de la classe ouvrière, l’isolement d’unités de production de plus en plus spécialisées et la parcellisation des luttes, n’est-ce pas là toute une série de facteurs concrets allant à l’encontre d’un projet unificateur de lutte ?

Cette question peut être comprise de deux façons. La première remettrait en cause le bien-fondé d’une politique de classe centralisatrice et totalisante en fonction des facteurs énumérés. La seconde ne remettrait pas en cause le bien-fondé de telle politique mais soulignerait la multiplication et la transformation des problèmes tactiques qu’elle doit résoudre. Nous pensons que les caractéristiques de l’évolution de l’organisation socio-productive, au contraire même d’infirmer la possibilité et la nécessité d’une politique de classe centralisatrice et totalisante, les renforcent toujours plus. Cependant nous ne nions pas qu’elle doit faire face à de nouvelles données.

En répondant à la question précédente nous avons traité de l’« effritement » de la classe, nous avons démontré l’ambiguïté de cette conception et avons conclu en précisant que les mutations survenues dans la composition du prolétariat ( augmentation de la part des travailleurs non productifs, etc. ) induisent précisément l’exigence d’une nouvelle qualité de centralisme. Inutile donc de revenir ici sur cet aspect des choses. Quant à l’isolement d’unités de production sans cesse plus spécialisées, cela nous semble un facteur très largement surestimé, du moins si on le comprend au niveau géographique. Bien sûr la bourgeoisie sait tirer des leçons des attaques qu’elle subit ( elle ne finance pas pour rien des instituts de sociologie ! ), elle a compris tout le danger des grandes concentrations industrielles « à la Poutilov » et est tentée de démanteler ce qui a trop vite tendance à devenir des bastions de la classe ouvrière. Toutefois, ici comme ailleurs, l’important n’est pas tant ce que souhaitent les bourgeois mais ce que leur impose le mode de production capitaliste. Les velléités d’isolement et de dispersion des unités de production ne résistent pas devant la rationalité économique du regroupement des différents postes et secteurs de fabrication, devant la supériorité de la grande production sur la petite.

Le seul « isolement » des unités de production qui connaisse un réel développement n’est pas géographique mais se situe dans le domaine de la gestion : chaque maillon de la chaîne de fabrication fait désormais l’objet d’une approche spécifique, d’une gestion différenciée, ce qui permet de discerner les « centres de profit » des postes où les capitalistes perdent de l’argent ( ou en gagnent moins ) et d’intervenir de façon modulée à chaque endroit. Auparavant, une vision globale et unique de la gestion mélangeait indistinctement maillons faibles et maillons forts du processus d’exploitation. Il est indiscutable que les choses ont changé aujourd’hui. Mais les nouvelles techniques de gestion n’impliquent pas un démantèlement physique des concentrations ouvrières.

On pourrait dire que ce genre d’innovations, venues en droite ligne du Japon, induisent de nouvelles fractures non pas objectives mais subjectives parmi les travailleurs d’une entreprise. Précédemment les travailleurs apparaissaient soit comme une constellation de travailleurs individuels soit comme une figure collective, à présent ils apparaissent de plus en plus souvent comme petits groupes définis selon les postes de travail, les ateliers, etc., face aux capitalistes. Ils s’en retrouvent, en tant qu’anneaux isolés dans le processus de production, voués à une exploitation accrue. Mais telle différenciation en vigueur aujourd’hui n’est certainement pas pire que celle qui voit chaque travailleur faire individuellement l’objet d’une pression ! Or, cette différenciation « personnalisée » existe depuis que la classe existe, les ouvriers ayant toujours eu dans le dos un garde-chiourme appelé contremaître, porion, etc., chargé de les discipliner sous peine de sanctions individuelles ... et cette différenciation n’a jamais empêché la conscience de classe de se forger.

D’ailleurs, pour être complet, il faut encore souligner un aspect du problème. Certes les nouvelles techniques de gestion, de management stimulées par la concurrence et incontournables pour les capitalistes vont toutes dans le sens d’un renforcement de l’exploitation, mais elles n’en désarment pas pour autant la classe ouvrière. Que du contraire ! Pour exemple, la technique de production à ligne tendue, just in time, qui exclut tout stockage à quelque niveau du processus de fabrication et repose sur les principes de « qualité totale » et flexibilité permettant de fournir dans des délais très brefs le volume exact de marchandise demandé par la clientèle ... et qui est particulièrement vulnérable à la traditionnelle « grève bouchon ». Rappelons-nous comment il y a quelques années la grève à l’atelier de carrosserie chez Peugeot SA en France a paralysé l’ensemble de la production ( et mis en difficulté le PDG Calvet, fervent adepte de tout ce qui vient du Japon ). Plus récemment, sur une plus grande échelle, on peut mentionner les grosses difficultés du projet « Saturn » par lequel General Motors comptait sortir du taylorisme et du fordisme pour adopter de nouvelles techniques de gestion et de production. La grève dans une usine de l’Ohio démunie de stock a provoqué durant des semaines la fermeture pour manque de pièces détachées de quinze autres usines en août 1992 ... L’évolution de l’organisation socio-productive ne handicape donc pas systématiquement le prolétariat en ce qui concerne l’organisation de la lutte de classe, même si elle va toujours dans le sens d’un renforcement de l’exploitation. Et finalement la bourgeoisie, qui n’a plus la moindre confiance dans ses chimères « post-industrielles », s’en tient toujours aux méthodes éprouvées de contrôle social, à commencer par la domestication des syndicats.

Voyons maintenant le problème de la parcellisation des luttes. Telle qu’elle est évoquée dans la question, cette parcellisation apparaît seulement comme un obstacle sur le chemin d’une politique de classe centralisatrice et totalisante. Elle est cet obstacle, c’est indiscutable, mais elle n’est pas que cela et il importe d’envisager le problème dans son intégralité. La parcellisation des luttes est autant un obstacle sur le chemin d’une politique de classe que l’expression de l’absence de telle politique, que le fruit de l’hégémonie des politiques et structures corporatistes. Dans ce sens, l’actuelle parcellisation des luttes n’a aucune qualité nouvelle qui la différencierait véritablement du passé, des époques où elle correspondait à la faiblesse du mouvement prolétarien. Certes des développements de l’organisation socio-productive favorisent aujourd’hui la parcellisation ( ainsi l’isolement en petits groupes, par postes ou ateliers des travailleurs d’une même entreprise face aux capitalistes ), mais il n’y a là rien de fondamentalement déterminant car ce facteur n’est qu’un élément parmi beaucoup d’autres, dont l’ensemble constitue la trame complexe des rapports entre les classes dans le cadre du capitalisme. Par exemple, l’isolement grandissant que nous venons d’évoquer est contrebalancé par la tendance générale à la concentration ( dont chaque jour apporte confirmation, citons seulement la fermeture de la petite fabrique de cigarettes BAT à Bruxelles